| Je traversais un champ parsemé de marguerites sauvages. Un tapis de fleurs à pétales blancs dansait au rythme de la brise. Mon pas était lourd d’une misère du cœur que je ne comprenais pas. La danse des marguerites ne m’incitait pas à me laisser caresser par le vent comme une musique folklorique oblige presque à une gigue. Je me battais contre une pulsion intérieure, un tiraillement qui ne me laissait aucun répit. J’aurais voulu lire une biographie d’un saint qui ressemble à celle qui m’accapare tant elle a marqué l’histoire. Mais l’objet d’une telle biographie éveillait en moi des images qui ne savent pas écrire les lignes de leur charme. J’ai eu envie de lire quelque chose sur la grâce venue d’ailleurs. Mais cette envie s’est transformée en un désir d’entacher ces pages du mal qui me tiraillait aux entrailles. Pourquoi ces situations qu’on ne peut contrôler et qui font tant de victimes? Pourquoi ces chemins rocailleux qui conduisent au faux désir de tendresse? Comment concevoir l’amour de mon enfance en dehors de l’érotisme et des débauches appris au file des années? Pourquoi avoir si mal alors qu’on ne me veut que du bien? Comment croire avec autant de doute? Comment espérer alors que le désespoir semble gagner du terrain? Comment aimer avec une telle rage au cœur? Les yeux obstrués par le flot des larmes, je perdais le sentier des marguerites de vue. J’en voulais à ses semblants de soleils à couronnes blanches qui voulaient vivre de la splendeur du jour et jouir du vent. Une cadence rythmait mon cœur à coup de «Je serai heureux, je ne serai pas heureux» comme ces jeux d’enfant autour des marguerites de mon enfance où je scandais «Je me marie, je ne me marie pas». Je voulais marcher alors que je déambulais. Je voulais mon pas aussi solide que le roc alors que je titubais, comme ivre d’une boisson vinaigrée. J’aurais voulu m’élancer dans l’aventure alors que j’étais emprisonné dans la déconfiture. Je voulais comprendre pour mieux aimer, mais je n’avais pour tout amour qu’une haine au cœur pour ce que je ne comprenais pas. Alors que je contemplais la montagne d’incertitudes qui m’accablait, je n’ai pas vu le trou de la marmotte laissé sur le sentier que je chevauchais au gré de mes angoisses. La destinée de ma route était à mes pieds, là où je suis tombé. Allongé de tout mon long, écrasé par un lourd fardeau, je maudissais le fardier qui avait oublié sa charge sur mes frêles épaules. Je me suis mis à pleurer à chaudes larmes, arrosant ce champ de marguerites d’une pluie oubliée par un soleil trop ardent et privé de la rosée de ces journées sans matinée. Pourquoi autant d’autorité quand on a oublié d’aimer? Écrasé, vidé, exténué, épuisé, ravagé, labouré, je suis resté allongé sur mon attente. Attendre qui? Attendre quoi? Un fossoyeur passerait-il par hasard pour cacher ce cadavre que j’étais devenu, afin de ne plus nuire à la beauté de ce paysage sans faille? Atterré par une lassitude mortelle, je me demandais si je ne serais pas anéanti par l’amertume qui voulait être mon tombeau. Quel est le poids de l’existence pour offrir une telle légèreté à l’ambition d’exister? La tête contre le sol, la joue noyée de larmes, le visage meurtri embrassait cette pelouse aux marguerites dansantes sur la tige de leur orgueil. Puis, discrètement, en cherchant à ne plus regarder, mon regard s’est posé sur la délicatesse d’une fleur tenace, camouflée entre les tiges orgueilleuses des marguerites. Cette douce fleur, avec la nuance de la couleur bleue sur ses trois pétales discrets, me regardait comme ce Regard Bleu qui se laisse bercer par la vague de la mer, sous les hospices de la candeur d’un ciel qui ne sait qu’être au-delà de la parole, du regard et de la compréhension. Je me suis laissé regarder vivre par cette fleur discrète, certain qu’on ne me prendrait plus pour un mort perdu sur ce canapé de fleurs, trop sauvages pour orner un salon funéraire en ville. Je m’assis, les jambes croisées comme un scoute près d’un feu de camp. Je me permis d’enlever les tiges orgueilleuses des marguerites sauvages autour de mon amie secrète. Sa fragilité m’interpellait. Je reconnaissais sa fragilité parce que je la fuyais en moi. -- Merci de m’épargner la vie dans ta chute, me dit la fleur. --Tu n’as pas à me remercier, lui dis-je. Je n’ai pas fait exprès pour t’éviter. Je ne savais pas que tu étais là. -- Je le sais, me dit-elle. Mais il faut bien remercier quelqu’un pour les choses qui nous dépassent. Pourquoi pas toi? -- Pourquoi ne pas remercier Dieu? lui demandai-je. -- Parce qu’Il connaît déjà ma reconnaissance. En te remerciant, je te reconnais et je me reconnais en dette envers toi. Quant aux jeux du hasard, je n’y crois pas. Tu n’es pas tombé pour rien. -- Je suis surpris de te rencontrer, lui dis-je. Tu es belle mais tellement discrète que, lorsque j’étais debout, je ne te voyais pas. Il faut te chercher pour te trouver. -- Tu étais ce que tu reprochais aux marguerites, droit et fière sur ton orgueil à danser sur une musique que tu n’aimes pas. Merci de reconnaître ma discrétion. Mais tu es menteur. Tu dis qu’il faut me chercher pour me trouver et pourtant, tu ne me cherchais pas et tu m’as trouvée! -- Dans l’état où j’étais, je ne cherchais plus rien, lui dis-je, désabusé. -- Pourquoi parles-tu à l’imparfait comme si ta souffrance n’existait plus? Tu es toujours dans cet état de souffrance. Mais là, tu en es moins conscient parce que ton attention est portée sur moi. Se peut-il que ton état dépende trop de ce que tu vois, de ce que tu entends, ou de ce que tu rêves? -- Que j’aimerais être comme toi, lui dis-je. Être capable de me contenter de ce que je suis, même s’il n’y a personne pour me reconnaître. Que j’aimerais être fait comme toi! -- Mais, tu es fait comme moi. Tu as tes racines, tu as ton lieu de croissance. Tu as dû percer la croûte qui distingue ce que tu es de ce que tu parais être. Tu as dû mourir à la graine de ton rêve pour t’enraciner dans un projet de vie. Tu es à faire ta place au soleil, selon les caresses du vent et la tendresse de la rosée de tes matins. Sauf que le processus est contraire, mais c’est le même dynamisme. -- Que veux-tu dire en disant que le processus est contraire? demandai-je. -- Moi, me dit la fleur, mes racines sont dans la terre. Tu ne les vois pas. Cela a commencé par une graine portée par le vent. Tout ce que je suis y était enfermé. Le grain est mort et j’ai pris racine. J’ai eu à faire mon chemin dans une terre que je ne croyais pas accueillante. De peine et de misère, j’ai fini par voir le jour. -- Cela, je le comprends, lui dis-je. Mais comment cela s’applique-t-il à moi? -- Toi, me dit la fleur, sur un ton de confidence, tes racines sont à l’extérieur. La graine que tu étais est ton rêve que tu es à réaliser dans un projet de vie. Tes racines sont multiples. Elles se nourrissent de ta culture, de tes rencontres, dans ta famille. Elles ont différentes sources. Tu as une source intellectuelle par laquelle tu comprends. Tu as aussi une source affective par laquelle tu aimes. Tu as une source de situations par laquelle tu espères. -- Moi, lui dis-je, je n’ai plus de racines. -- C’est faux! me cria la fleur. Tu te compares à moi en te prenant pour moi. Nous sommes à l’envers l’un de l’autre. Tu prends tes racines pour tes fleurs. Ta fleur est à l’intérieur de toi et non à l’extérieur comme moi. Tes racines sont à l’extérieur de toi comme les miennes sont à l’intérieur. Veux-tu que je t’aide à démêler tes racines? -- Si tu le veux, lui dis-je. Là où j’en suis rendu, qu’ai-je à perdre? -- Ne sois pas défaitiste, me dit la fleur. Crois en toi. Parle-moi de ta racine intellectuelle. -- Qu’est-ce que tu veux dire? Je n’aime pas ta question. -- Est-ce que tu lis de temps en temps? Est-ce que tu réfléchis? me demanda-t-elle. -- J’ai lu pour m’instruire, lui dis-je. Je réfléchis pour écrire des mots afin de désamorcer les maux qui font mal. J’ai lu sur la foi, mais je ne sais pas si je l’ai. J’ai lu sur l’amour mais je n’y ai appris que la haine. J’ai lu sur l’espoir et depuis, je ne vois que des situations désespérantes. Je réfléchis sur la naissance et sur la mort, mais entre les deux, je ne sais pas comment vivre. Il me semble que nous passons trop de temps à éviter les pièges de l’existence pour risquer librement l’aventure de la vie. -- Il y a des pièges heureux, me confia la fleur. De tous les pièges que tu voulais éviter, tu n’as pas manqué celui de la marmotte qui t’a fait tomber près de moi. Il ne faudrait pas oublier de la remercier pour cet heureux trou qui t’a fait trébucher à mes côtés. Maintenant que tu connais ta racine intellectuelle, parle-moi de ta racine affective. Qu’est-ce que tu aimes? -- J’aime une présence réelle, attentive, et qui ne craint pas mes humeurs. J’aime qu’on m’aime comme j’aime quand j’aime avec une douce musique et un repas intime. J’aime être dans une relation d’égalité avec l’autre. Je suis peut-être trop rêveur et sûrement que je confonds le rêve avec la réalité. Mais ce serait si simple! Je pense que je me prive trop du réel tant j’ai peur de manquer le rendez-vous avec mon rêve. -- Quel est ton rêve? demanda la fleur. Car c’est une autre de tes racines. -- Je rêve d’un monde de justice et de vérité. Je rêve d’une relation authentique et parfois innocente. Il y a trop d’emmerdeurs qui croient avoir raison sur moi. Je pourrais bien m’en passer. -- Pourtant, le fumier est important pour la croissance d’une fleur! me dit-elle. -- Pour toi, oui, lui dis-je. Il faut enrichir le sol pour…… -- Mais qu’est-ce qu’il y a dans ce tas de merde pour m’emmerder de la sorte! s’est exclamée la fleur. La vache qui a produit ce fumier pour nourrir mes racines n’est qu’une franche emmerdeuse! -- Une minute! lui criai-je. Le fumier n’est pas là pour t’emmerder. Il n’est là que pour nourrir la terre qui, elle, nourrit tes racines pour que tu puisses vivre! -- Alors, regarde-moi bien et comprends-toi aussi bien, me dit la fleur sur un ton méditatif. Tes racines sont à l’extérieur, donc les emmerdeurs de ta vie ne sont pas en toi mais en dehors. Et ils sont là pour t’aider à grandir, à croître vers une splendeur que tu ne sais pas encore saisir. J’ai cru percevoir entre ses pétales tout délicats un clin d’œil qui me rappelait tout à coup un certain «Regard bleu» qui déployait sa voile pour filer sur la mer tranquille. Et moi, plongé ainsi dans un océan de sentiments, d’émotions et de quiétude, je cherche cet abri à hublots discrets où je pourrais vivre heureux entre une quille secrète sous l’eau et l’apparat d’un mat sous la voûte du ciel. Et c’est là que j’ai compris ce qui me semblait jusqu’alors incompréhensible. Ma racine de vie se compare à celle de cette fleur délicate, rencontrée au hasard d’une chute voulue pour malheureuse. Sauf que ma racine n’a pas la même origine et c’est ce qui crée ma particularité. Elle se nourrit des influences qui sont non seulement différentes de la fleur, mais aussi différentes de ceux qui m’entourent. On se laisse influencer par ce qu’on apprend. J’ai mes lectures, mes rencontres, mes expériences. Je ne suis pas ce que j’apprends, mais mes apprentissages forment mon caractère et mon ambition. -- Qu’est-ce qui t’a été le plus difficile à réaliser? demandai-je à ma fleur. -- Réussir à percer la croûte de la terre, me dit-elle. Et tous ces efforts étaient animés du sentiment malheureux que ma graine d’origine ne voulait plus de moi et que la racine qui la remplaçait m’expulsait de son existence. C’est la même difficulté pour toi. Ton parcours est contraire mais c’est le même dynamisme. Je baissai le regard pour mieux voir la profondeur des paroles qui ne se perçoivent que dans la douceur du cœur. -- Toi, me dit encore la fleur, ton lieu d’épanouissement est à l’intérieur. Mais c’est aussi difficile pour toi d’entrer en toi que cela a été pour moi de me sortir de la terre. Ne te replis pas sur ce qui te construit. Va au sommet de ta construction. Autrement, tu ne connaîtras jamais la joie de la vie qui t’habite, ni la grâce du souffle qui respire en toi, ni la bénédiction d’être unique. Ce serait comme moi si je m’entêtais à en vouloir à ma graine d’origine d’être morte trop tôt ou à ma racine de ne pas vouloir partager son terroir avec moi. N’en veux pas à ceux qui contribuent à ta croissance malgré toi. Dépasse ce qui t’a été dit pour mieux entendre ce qui est à se dire dans le murmure d’un souffle qui quête une respiration dégagée en toi. Je me suis relevé en aspirant une bouffée d’air des champs. Mon regard se porta sur ce champ de marguerites alors que mon cœur pansait sa blessure avec la caresse de cette fleur cachée aux regards indiscrets. Le lendemain, je suis venu dire bonjour à ma fleur rencontrée par accident. Elle n’y était plus. En tassant les tiges de marguerite qui l’entouraient, j’avais accidentellement déterré ses racines délicates. Elle paraissait morte, mais elle vivait autrement. La valeur d’une vie ne se mesure jamais à la longueur des années mais bien dans ce que les autres retiennent de son passage en ce monde. Le signe ultime d’un amour authentique est d’accepter la mort de celui ou de celle par qui prend forme une racine de vie en nous. Aussi longtemps que nous saurons maintenir cette racine vivante, la personne n’aura pas vécu en vain. C’est son ultime héritage. Puisse cette fleur s’épanouir dans le rêve qu’elle m’a fait rencontrer en moi. Daniel LeClair |