Réflexion libre sur différents sujets sociaux, culturels, religieux. Je suis disponible à répondre aux questions des lecteurs.
Il y a des moments de grâce uniques dans une vie. Pour moi, ces moments de bénédiction ont toujours été les temps de retraite personnelle. Je me souviens de celle que j’ai vécue du 16 juin au 3 juillet 1993. C’était au terme de mon noviciat canonique chez les Capucins. C’était au Centre Frances Cabrini, près de Denver. Un lieu géographique qui surplombe la capitale de l’État du Colorado. On nomme l’endroit les pieds des Rocheuses pour identifier la chaîne de montagnes à proximité.
En m’apprivoisant les lieux, le vent du nord me rappelait la brise de ma ville natale. En ce premier soir, je marchais dans les alentours du site et j’avais réellement l’impression de marcher sur la grève rocailleuse de la Baie-de-Chaleurs. Ironie du sort, la brise venant du large de Dalhousie se faisait des plus froides que j’aie connues. Contradiction, non? Dans ma ville natale, on disait toujours qu’il y a avant trois saisons et une journée. L’automne, l’hiver, le printemps et le 24 juillet; il n’est pas rare qu’on ait besoin d’un bon chandail pour marcher sur les rives de la mer en un 1er juillet.
S’il y a des ironies géographiques, il y a aussi les contradictions humaines. C’est l’expérience que je m’apprêtais à vivre avec mes confrères novices. Au terme d’une démarche spirituelle animée d’une croissance intellectuelle et affective intensives, j’ai quand même fait quelques prises de conscience majeures en cette année de discernement vocationnelle. Mon amour pour la spiritualité franciscaine n’en est ressorti que plus fort. La création entière me parle de Dieu. Ai-je appris à me mettre à son écoute, c’est-à-dire que ces éléments de vie prennent écho en moi? Certes, je comptais y rencontrer Dieu mais c’est aussi une rencontre avec ce que je suis que j’allais faire. Étais-je prêt à prendre ma part de responsabilité humaine pour la continuité du témoignage capucin autour de moi?
Que vais-je rencontrer dans mon être profond qui saurait se faire utile à ma croissance spirituelle dans un contexte communautaire étroit d’une fraternité en particulier? Qui vais-je rencontrer qui pourra me rassurer quand je serai hésitant ou paralysé par la peur? Il ne faut jamais relativiser sa rencontre avec Dieu. Ça change une vie. C’est tellement différent que tout paraît pareil. La tête s’emplit vite d’idées nobles. Il faut toutefois se garder les pieds solidement posés sur la terre. J’avais confiance qu’on m’avait bien informé sur les signes de Dieu dans une rencontre intime avec soi. Mais se laisser dire des choses sans prendre la forme de ces dernières, c’est se limiter à une information abstraite sans processus de formation. La vie est une succession d’étapes de formation, le noviciat n’est que le début d'un long parcours qui, on se le souhaite, conduira au bonheur. Mais nul ne sait le chemin qu’il faudra parcourir avant d’en apercevoir le but ultime. La foi n’est pas de savoir mais bien de croire. Au début de mon noviciat, je croyais que je pouvais passer ce temps intense qui dure 12 mois. Mais là, en retraite préparatoire à mes premiers vœux publics, je n’avais plus à croire, je savais que j’avais réussi une étape cruciale dans ma vie. Mes assises pour ce temps de retraite étaient néanmoins solides. Je me sentais en paix avec moi-même, dans un sentiment de quiétude et de sérénité.
Malheureusement, on ne peut pas limiter notre compréhension de la présence de Dieu à partir de ses sentiments. Ces derniers n’engendrent que des sentiments religieux; que ce soit du sentimentalisme religieux ou une religiosité à fleur de peau. Ce sont les événements de la vie, aussi difficiles soient-ils, qui structurent et authentifient la foi qui nous habite. Les moments de retraite sont des temps privilégiés pour remettre les choses dans leur réelle perspective. Oui, Dieu a été présent au cœur de ce noviciat particulier. Si les auteurs étudiés m’ont aidé à réfléchir sur ma foi, c’est au cœur de mes doutes, de mes craintes, de mes «mal du pays» et de la crainte de ne jamais voir ce noviciat se terminer que le concret de ma foi a pris une forme particulière.
Le Dieu de Jésus-Christ n’est pas le Dieu des émotions et des sentiments que je désire tant ils m’attirent. Qu’ils soient aussi désirables que l'amour, le désir, la joie, le courage et l'espoir. Il n’y a pas non plus une puissance opposée à Dieu qui impose le contraire des sentiments souhaités tels que la haine, l’aversion, la tristesse, la peur et le désespoir. Ces émotions et ces sentiments sont des états d’âme pour nous resituer au cœur de nos choix fondamentaux. Le Dieu de Jésus-Christ est le Dieu de la porte étroite, de l’amour qui se traduit en gestes concrets de charité véritable. Il est le Dieu du «beaucoup d’appelés mais peu d’élus.» Il est le Dieu de la discipline du cœur, des contraintes volontaires faute de comprendre le sens de la pénitence. Il est aussi le Dieu du pardon et de la miséricorde. Mais pour croire en un tel amour inconditionnel, encore faut-il avoir rencontré en soi son besoin fondamental d’un tel amour! Le Dieu de Jésus-Christ est Celui qui appelle et qui exige. Sommes-nous prêts à proposer un tel cheminement de vie? Là réside l’avenir de notre Église.