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Dans son livre Oui à l’Église publié chez Centurion en 1993, André Sève aborde une question épineuse qui est encore d’actualité. Comment se côtoient le clergé et les laïcs dans un projet pastoral? À trop encadrer les efforts humains, on en arrive à donner l’impression qu’il faut castrer les insoumis, c’est-à-dire orienter l’effort à partir d’une castre sociale admise par tous. L’émergence des différents mouvements religieux et autres deviendrait-elle la justification à un retour aux valeurs plus traditionnelles? Allons voir ce qu’en dit l’auteur.
«Par quelle malheureuse évolution l’Église de l’égalité baptismale est-elle devenue l’Église de l’inégalité pasteurs-moutons? Un texte de Pie X est souvent cité parce qu’il décrit imperturbablement une Église de baptisés si opposés qu’on crierait à la caricature. C’est pourtant bien sur cette dichotomie délirante que nous avons vécu jusqu’à ces dernières années; en sortir ne sera pas facile.
«L’Église, écrit Pie X, est une société inégale comprenant deux catégories de personnes, les pasteurs et le troupeau, ceux qui occupent un rang dans les différents degrés de la hiérarchie et la multitude des fidèles. Et ces catégories sont tellement distinctes entre elles que dans le corps pastoral seul résident le droit et l’autorité nécessaire pour promouvoir et diriger les membres vers la fin de la société. Quant à la multitude elle n’a d’autre devoir que celui de se laisser conduire et, troupeau docile, de suivre ses pasteurs.» (Encyclique Vehementer, 11 février 1909) pp. 47-48
L’égalité baptismale
Quand on met en parallèle avec cette citation les textes de Vatican II, on se dit que l’esprit a vraiment soufflé fort. Description de l’Église, Lumen gentium met immédiatement en valeur une égalité : le baptême. C’est à partir de cette égalité fondamentale qu’il faut toujours aborder la nécessaire diversité des situations et des fonctions. Et là revient la notion de pasteurs, non au-dessus d’un troupeau et même pas en vis-à-vis oppositionnel, mais «dans» le même peuple de Dieu. Qui n’a qu’un vis-à-vis : le Christ. Et un inlassable inspirateur : le Saint-Esprit. L’Église est l’Église du Christ et de l’esprit. Dès que quelque chose grince, dès que des questions difficiles se lèvent, c’est à ce roc qu’il faut s’agripper pour reprendre l’élan ou stopper une panique. (p.48)
Vatican II nous a non seulement installés dans l’égalité, mais aussi dans le positif. Le regard sur le laïc ne s’arrête plus à un candide négatif («le laïc est celui qui n’est pas prêtre»). Très positivement, le Concile développe ceci : le laïc est celui qui dans l’ensemble de l’Église a sa mission spéciale. Quelques textes significatifs, cueillis dans les Nos 31 et 32 du chapitre de Lumen gentium consacré aux laïcs, décrivent ce nouvel esprit : (…) La vocation propre des laïcs consiste à chercher le règne de Dieu à travers la gérance des choses temporelles. Ils sont engagés dans les devoirs et travaux du monde, dans les conditions ordinaires de la vie familiale et sociale dont sont appelés par Dieu pour travailler du dedans à la sanctification du monde, en exerçant leurs charges sous la conduite de l’esprit évangélique, et pour manifester le Christ avant tout par le témoignage de leur vie. Il leur revient d’éclairer et d’orienter toutes les réalités temporelles auxquelles ils sont étroitement unis. (p.49)
Si la victoire sur la séparation entre le clergé et la masse des fidèles n’est pas encore gagnée, un mouvement est lancé : retrouver la dimension communautaire de l’Église, travailler tous en parfaite égalité et ne plus lever les yeux que vers un seul sommet : le Christ. (p.50)
Le «Peuple» de Dieu, c’est tous les baptisés. Tous!
Mais la division clercs-laïcs reste si ancrée dans les esprits qu’on est toujours tenté de casser la si belle expression «Peuple de Dieu» en s’arrêtant à «peuple». On regroupe alors dans ce «peuple» les laïcs qui continuent d’être «le peuple», sur lequel règne la hiérarchie pastorale : pape, évêques, prêtres. (p.50)
Même l’expression «laïcat» n’est pas tellement heureuse parce qu’elle coagule ce qui devrait rester la fluidité des fonctions dans un ensemble. Tellement bien défini par saint Paul qu’on n’aurait jamais dû l’oublkier : «Si nombreux que nous sommes, nous ne formons qu’un seul corps dans le Christ. Nous sommes membres les uns des autres, tout en ayant des dons différents» (Rm 12, 5-6)
Difficile, en partant de là, d’inventer des fanfreluches et des podiums. Et pourtant on s’est dépêché de le faire, les services se sont mués en supériorités. Faut-il donc revenir à la fraternelle simplicité des débuts? Non, le cardinal Saliège disait que ce sont là des conceptions fœtales. L’Église a immensément grandi, elle a besoin de chefs. C’est dans ces lourdeurs et des nécessités, et non par un retour à des situations qui n’existent plus, qu’il s’agit de construire et défendre farouchement une organisation différenciée mais égalitaire. (p.51)
On voit bien vers quoi il faut aller : la relation horizontale. Ne jamais se penser au-dessus ou au-dessous. Purifier le pouvoir dès qu’il pollue l’esprit de service par des questions d’orgueil ou de susceptibilité. Ne plus laisser l’ancienne hiérarchie prêtres-laïcs dans ses réflexes de concurrence. Tout le monde y perd.
Je sais bien qu’on ne se dégagera pas facilement des vieux comportements. Jésus y fait allusion : «Qui a bu du vin vieux n’en désire pas de nouveau, il dit : «Le vieux est meilleur»» (Lc 5,39) Tant qu’il y aura des gens (prêtres et laïcs!) rivés à leur vin vieux, en entendra les «Qui commande ici?» Mais que les nouvelles générations se dépêchent de réaliser une Église réellement fraternelle. (p.52)
Quels moutons?
Il faut être juste : de leur côté les moutons ont trop bien accepté la passivité. L’Église de la hiérarchie c’est aussi l’Église de la consommation : «Nous voulons un curé… Je voudrais une messe… J’aurais besoin de me confesser, de me marier… On voudrait un prêtre pour des obsèques…» Toutes ces demandes sont bonnes, mais elles exigent une contrepartie : que les laïcs s’engagent à fond pour qu’il y ait des prêtres, pour que les paroisses et les mouvements soient vivants, pour que le Christ soit annoncé par leur témoignage au bureau, dans les ateliers et les magasins. Les laïcs se sont trop habitués à être de braves moutons, pourvu qu’on ne leur demande qu’une présence passive et un peu d’argent. (pp.52-53)
Saint Nicolas de Flue disait que le plus grand honneur, au ciel et sur la terre, c’est l’obéissance. Pour éviter tout malentendu il s’empresse d’ajouter : «Appliquez-vous donc à vous obéir les uns aux autres.» Ce «donc» est sublime, il remet à l’horizontale la verticalité de l’obéissance, les nécessaires pouvoirs sont relativisés par les alternances : aujourd’hui tu me commandes, demain c’est moi qui prendrai l’initiative; dans cet autre domaine, je suis heureux de t’obéir, dans cet autre domaine c’est à toi de me faire confiance. (p.53)
En ce sens, la raréfaction des prêtres aura été une chance. On verra de moins en moins le berger qui faisait tout, face aux moutons qui se contentaient d’être là. Les catéchistes furent la première grande floraison de l’activité ecclésiale des laïcs. Maintenant se lèvent les animateurs pastoraux (…). Il se crée des situations où ça paraît normal de voir une femme diriger un groupe qui comporte des prêtres, ou enseigner dans un séminaire. (p.54)
Le plongeon des laïcs dans les eaux sociales
On voit venir le danger : arracher les laïcs à leur tâche spécifique, l’évangélisation de la vie sociale, le Règne de Dieu pas seulement en milieu ecclésial mais partout où des hommes vivent. (p.54)
Sur ce point, Vatican II a été si abondant, si clair et même passionné, que cela vaut la peine de relire le Décret sur l’apostolat des laïcs, (…) (p.55)
Là, le Concile débordait un peu trop d’optimisme. Les laïcs veulent bien être pieux et paroissialement engagés. Mais voir plus loin, se faire apôtres partout, c’est beaucoup demander.
On ne leur demande peut-être pas très bien. Les prêtres aiment mieux leur dire : «Venez m’aider» que de voir avec eux comment in révèle le Christ en étant serveuse de cafétéria, P-DG, routier, mère de famille. (p.56)
La question de l’apostolat des laïcs est plus large. Il s’agit d’éveiller en chaque chrétien une volonté réaliste d’être partout apôtre : «À tous les chrétiens, précise le décret, incombe la très belle tâche de travailler sans cesse pour faire connaître le message divin du salut par tous les hommes sur toute la terre.» La répétition obsédante de «tous» est significative, le Concile arrache tout le monde à une vie trop calfeutrée.
Le texte continue en luttant aussi contre la double vie des chrétiens – un peu pour Dieu le dimanche, tout pour la vie la semaine. (p.57)
L’Obstacle sur lequel on bute tout de suite, c’est le flou. «Soyez les apôtres de la vie sociale», leur disent Vatican II, le pape et monsieur le curé. «Bien, répondent-ils, mais où et comment?» Les mouvements se chargent de cet éclairage et de cette formation. (…) Mais selon le refrain obstiné du Décret sur l’apostolat des laïcs, ce sont tous les chrétiens, et donc chaque chrétien, qui doivent se réveiller le matin en se disant : «Comment, aujourd’hui, pourrai-je être apôtre en agissant et en parlant selon l’Évangile?» (p.58»