Réflexion libre sur différents sujets sociaux, culturels, religieux. Je suis disponible à répondre aux questions des lecteurs.
Dieu est chez nous comme ce renard entre les chiens. L’auteur André Sève termine admirablement bien son livre Oui à l’Église publié chez Centurion en 1993. C’est une série de méditations dignes des grandes prédications. Cette lecture a été un vent fraîcheur pour mon sens de la recherche. Je ne pouvais pas m'arrêter de dire: «Il faut que mes lecteurs sachent ça!» J’aurai la chance de revenir sur le sujet. Pour l’instant, je vous propose les extraits de ce dernier chapitre qui ont attiré mon attention et incité à la réflexion.
«Pas question, au bout de ces méditations, de revenir au ghetto, de faire de l’Église un monde fermé, mais dans le monde elle forme quelque chose de bien particulier : le peuple de Dieu. (p.175)
Nous ne voyons pas toujours cet ensemble dont nous faisons partie. Quand nous disons «l’Église», nous pensons au pape, à notre évêque, ou à notre curé. Il y a eu pourtant, à Vatican II, une révolution. Dans le grand texte où le Concile a décrit l’Église, avant de parler de la hiérarchie il a démarré sur tout le peuple, du dernier baptisé jusqu’au pape, par une formule très ciselée.
«Dieu n’a pas voulu que les hommes reçoivent le statut séparément, il a préféré en faire un peuple.»
La tripe collective
Cela demande constamment un effort : cultiver le «nous ecclésial». Ne jamais penser à l’Église, et encore moins la juger, comme si nous n’en étions pas partie prenante. Quand il a bien voulu composer pour nous une prière, Jésus l’a bâtie sur le nous : «Notre Père… donne-nous…»
Le resserrement individualiste est fréquent, par exemple dans l’acte traditionnel d’espérance : «J’espère que vous me donnerez…» Certaines divisions vont aussi contre le large «nous». Par exemple la division entre les petites communautés de vie chaude ou de recherche et la masse. Ou les indéracinables séparations entre la base et la hiérarchie, l’Église-institution et l’Église spirituelle, les clercs et les laïcs, les hommes qui dirigent et les femmes qui exécutent.
Il semble bien tout de même que le «nous» ecclésial commence à être mieux perçu et vécu. Dans les synodes diocésains, les participants les plus individualistes ont découvert avec une surprise heureuse à quel point Dieu nous aime en peuple. (p.177)
Changer de vocabulaire. On disait : «Ils, Rome, l’Églises, les bureaux.» Quand on pense que l’Église c’est nous, on se met à dire de plus en plus : «Nous.» Au lieu de n’avoir que des critiques sur les lèvres, nous songerons aussi à nos déficiences. À un journaliste qui lui demandait ce qu’il fallait changer dans l’Église, Mère Teresa répondit : «Vous et moi.»
Cet effort est doublement payant. On voit que ce n’est pas tellement facile d’être soi-même une bonne vitrine pour l’Église, cela nous rend plus modestes à l’égard de ses manques. Et surtout on se prend d’amour pour cette Église qu’on veut faire aimer, et cela peut nous arracher à la niche individualiste.
Autre effort : lire les documents d’Église. On va évidemment se heurter à une langue de bois qui ne doit pas nous arrêter. Michel Serres va même plus loin : «Quelle chance, ce décalage entre la parole d’Église et le brouhaha actuel, c’est ce décalage qui dit quelque choses!»
Cela nous amène à la manière la plus efficace de s’éprendre de l’Église comme peuple dont nous faisons partie : se passionner pour son histoire. (p.178)
Elle est si vivante!
Quel roman, l’histoire de l’Église! Avec ses deux aspects toujours mêlés. Les poires déviations : Inquisition, Galilée, conversions massives obtenues par la violence, incroyables papes de la Renaissance, chasse aux sorcières et procès aux théologiens. Mais aussi et toujours une floraison de saints d’une merveilleuse et si diverse créativité.
La voir naître avec saint Paul et tous les fondateurs des premières communautés, admirer son extraordinaire expansion et le courage des martyrs suffit déjà à nous passionner pour elle. Mais on reste très intéressé quand on suit patiemment ses métamorphoses : l’Église de l’Empire romain, l’Église du concile de Trente, l’Église de la tourmente révolutionnaire, l’Église des missions, et aussi, hélas, l’Église virant peu à peu à la forteresse, jusqu’au grand cri de Jean XXIII : «Ouvrons les portes et les fenêtres!»
On se rend compte du ridicule des intégrismes qui se cramponnent à une période ou à leur pape comme si, terrienne, elle n’était pas comme toutes les choses de la terre : évolutive. (p. 179)
Lire l’histoire de l’Église, c’est voir surgir la réponse à question difficile : «Que fait donc le Saint-Esprit?» Il respecte divinement notre liberté jusque dans nos défaillances pour ne pas nous robotiser. Il n’a pas forcé Rome à mieux comprendre Luther, il n’a pas envoyé une congestion cérébrale à tel pape affreux, il a laissé l’Église s’embourber dans l’affaire de ses États, il a patiemment supporté qu’elle enseigne une théologie de la Rédemption qui soutenait que le Père avait besoin du sang de son Fils. Il nous laisse perplexes devant des questions interminablement débattues : le péché originel, la souffrance, le diable, la contraception. (p.180)
L’Esprit Saint, c’est aussi la continuelle renaissance de la vie religieuse dès que ses formes ne correspondent plus asse à l’évolution du monde. Surgissement de François et de Dominique après l’admirable labeur des bénédictins : le «cherchez Dieu en toutes choses» d’Ignace de Loyola; la floraison des congrégations religieuses après la Révolution, le Renouveau actuel. (pp.180-181)
C’est une incontestable vitalité de l’amour. Malgré des faiblesses, l’Église est bien le peuple qui cherche à vivre l’Évangile, qui vit les yeux fixés sur le Christ, amour suprême du monde. «La communauté du Christ est là où les hommes vivent selon la tendresse du Christ» (Maurice Bellet). (p.181)
Oui à l’Église du Christ
De tous les noms qui sont apparus au cours de ces pages, le plus parlant c’est «l’Église du Christ». Incontestablement il l’a voulue. Au départ il lui a donné ses quatre richesses : le Saint-Esprit, les textes du Nouveau-Testament, les sacrements et les ministères. (p.182)
Même Jésus, Verbe incarné, n’a pas plu à tout le monde. Il y a là de quoi nous faire réfléchir lorsque quelque chose nous heurte dans ce que fait ou dit l’Église. Ou dans ce qu’elle veut être. Je pense, par exemple, à la si mystérieuse relation conjugale Christ-Église que je n’ose plus évoquer devant certains chrétiens tellement cela les fait sourire : «Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Église» (Ep 5, 25). Pour montrer la grandeur du mariage, Paul en fait le symbole de l’union du Christ avec son Église. (pp.182-183)
Le lieu où veut se vivre l’amour
Je vais finir ce livre comme je l’ai commencé : communion avec le Christ, manifestée par la communion entre nous, l’Église est le lieu où veut se vivre l’amour. Ce qui explique sa cohésion et sa continuité, ce n’est pas seulement son organisation très poussée, c’est le sang d’amour en ses veines. (p.183)
Il ne s’agit pas d’oublier le Credo et la messe, mais d’aller au cœur de ce qui unit les millions de chrétiens. Ce que Jésus a voulu en fondant son Église, c’est rassembler des hommes et des femmes qui se savent aimés de Dieu et veulent s’aimer entre eux pour pouvoir aider les paumés de toute sorte.
Qu’il faille pour cela des bureaux, c’est humain, l’Église ne peut pas être autrement qu’humaine. Mais Jésus Christ n’est pas mort pour des bureaux. (p.184)
Quand nous saisissons cette continuité dans l’espace et le temps, nous sentons s’éveiller en nous le sens de l’Église comme un peuple où s’effectue le salut : tout le reste, triomphal ou accablant, n’est qu’un accident et événement de parcours.
Dire oui à l’Église est parfois difficile. Il ne s’agit pas, d’ailleurs, d’un oui inconditionnel. Seule, notre adhésion au Christ est inconditionnelle. À l’Église nous disons généralement oui, et parfois «oui, mais». Peut-être «non» dans un cas très précis.
Tout cela peut se vivre à l’intérieur d’un assentiment global. Pour le maintenir, rien ne vaut l’évocation de Jésus regardant avec amour ces hommes et les femmes qui partout dans le monde resserrent chaque dimanche leur union avec lui et avec leurs frères : «Vous êtes mon peuple.» (p.185)»