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Réflexion libre sur différents sujets sociaux, culturels, religieux. Je suis disponible à répondre aux questions des lecteurs.

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Québec, une crise moderne

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Je vous partage des extraits du chapitre deux du livre de Paul-Émile Roy. Pour les besoins de ma cause, c’est moi qui ai ajouté «Québec» devant le titre. Le choix des extraits est aussi personnel et il ne vise qu’à vous informer des sources qui alimentent ma réflexion pastorale. Je vous invite à vous procurer ce volume pour votre propre réflexion sur la société moderne. (ndla)

«Pour tout le monde, le mot «modernité» est synonyme de progrès. C’est un point d’arrivée après les longs siècles du cheminement de l’homme dans les différentes étapes de l’Histoire. Si l’on considère l’histoire de l’humanité sur une période de deux mille ans, de cinq cents ans, de cent ans… on se rend compte du développement des soins de santé, de l’assistance sociale, du système d’éducation, de l’élévation du niveau de vie, de la proclamation des droits de l’Homme, de tous les services que les sociétés développées offrent aux malades, aux handicapés, etc. Qu’on pense au développement de la technologie, à la diffusion des connaissances, au développement inouï des moyens de communication et de l’industrie des transports qui met la planète à la portée de main de tous. Vue sous un certain angle, la modernité est une merveille. (p.19)

Pourtant, c’est le monde moderne qui a connu les pires guerres de l’histoire, le Goulag, l’Holocauste, la bombe atomique, la destruction du World Trade Center, le terrorisme… La criminalité n’a probablement jamais été aussi florissante. Malgré les législations les plus développées, les institutions les plus sophistiquées, les profiteurs du système pullulent, les grands bandits publics réussissent la plupart du temps à s’en tirer sans trop d’inconvénients… La modernité est synonyme à la fois de progrès et de barbarie, de libérations et de dégradation. (pp.19-20)

On peut voir la modernité comme l’émergence d’un nouveau prolétariat qui tend à s’étendre à toute la planète. Il est le produit du développement technologique et des médias. Un prolétariat qui n’est pas caractérisé par la pauvreté, mais par l’exploitation de la masse des citoyens par les impératifs de la consommation. Une société qui n’a d’autre culture que celle de la publicité, une société qui subit l’aliénation différente de celle qui, selon Marx, affectait la classe ouvrière, mais qui n’en est pas moins dépersonnalisante. Cette aliénation est l’effet de la fixation sur l’immédiat, le sensationnel, le vécu, la nouveauté. Elle écarte la connaissance, le sens, l’histoire, ce que nous appelions autrefois la «culture.» On parle maintenant de la culture du sport, de la culture des médias, de la culture de l’industrie, de la culture de n’importe quoi, c’est-à-dire qu’il n’y a plus de culture. L’enseignement ne se soucie plus de connaissances mais de compétences. Il ne s’agit plus d’être mais de faire. L’industrie, l’économie, le marché ne sont plus au service de l’homme, mais c’est l’homme qui est au service du marché, de l’industrie, de l’économie. Les gouvernements ne gouvernent pas, ils sont des gestionnaires. (pp. 20-21).

Les conséquences de cette donnée sont que moins que jamais nous ne savons ce qu’est l’homme, que nous ne pouvons nous en faire qu’une conception toute provisoire qui sera modifiée par le développement de la technologie, de la génétique, de l’astrophysique… En conséquence, plus rien n’est impératif. Il s’agit d’occuper le temps qui passe en attendant que tout change. Tout se vaut, c’est-à-dire que rien ne vaut. C’est une conviction bien enracinée dans la conscience de l’homme d’aujourd’hui qu’on ne peut plus parler de nature humaine, et donc ni de norme d’action ou de conduite, c’est-à-dire de morale. Les considérations d’ordre moral sont perçues comme réactionnaires, démodées. Dans notre société, la morale, c’est-à-dire le sens du juste et de l’injuste, est remplacée par le souci de faire ce qui convient, c’est-à-dire ce qui correspond au conformisme ambiant. (p.22)

Ce qui me semble caractériser fondamentalement la crise spirituelle de l’homme moderne, c’est qu’il subit les effets d’une profonde dépossession psychologique qui affecte tout son existence. Je ne comprends pas du tout Christian Vandendorpe qui écrit : «Plus que jamais, l’individu se sent en charge de son destin, échappant aux contraintes que lui imposait jadis son ancrage dans un territoire contrôlé par un appareil religieux et social omniprésent.» Une telle affirmation surprend, car l’homme d’aujourd’hui dépend plus que jamais de la société, dont il attend un salaire et une pension  de vieillesse, des spécialistes et toutes sortes, de celui qui viendra lui poser ou réparer son four micro-ondes, son ordinateur, sa voiture… De plus en plus de gens ont besoin d’un décorateur pour décider des couleurs des murs de leur appartement. À la moindre grippe, les voilà chez le médecin… Notre homme contemporain, et c’est pour moi l’évidence même, est moins indépendant que l’homme d’hier. (…) Plus que jamais, me semble-t-il, l’homme ressemble à une marionnette qui est manipulée par les fils de la publicité, des modes, du conformisme social, de la rectitude politique. L’homme actuel est un client, un consommateur, un être démuni d’intériorité, d’autonomie, un proche parent du robot. Il ressemble beaucoup à cet Allemand du temps d’Hitler qui était un pur exécutant. Voici comment le décrivait Jacques Rivière qui avait été prisonnier des nazis : «Il n’est rien dans son essence, il est passagèrement ce qu’on l’informe d’être, ce qu’on lui commande d’être, ce que le fait être une consigne donnée, un enseignement reçu, une discipline observée.» (pp. 23-24)

Il faut admettre que l’homme actuel a peur de la diversité. Il s’identifie à un modèle, ce qui lui procure une sécurité factice. Il trouve cette sécurité en se perdant dans la collectivité, dans la foule. Il s’identifie à elle. Il s’exprime en elle en gesticulant, en criant, en applaudissant. Il n’est plus alors une personne, il est un être collectif qui est bien débarrassé de ses questions personnelles, de ses angoisses personnelles. Il y a dans ce spectacle comme une caricature de la religion – je ne parle pas de la foi, je parle de la religion, de l’instinct religieux qui est dans l’homme et qui se confond souvent avec l’esprit grégaire -, comme une revanche de la religion qui est officiellement congédiée. Le sens de la communauté chrétienne n’est pas de dissoudre l’individu dans la foule, mais de mettre les personnes en communion les unes avec les autres dans ce qui les dépasse. La réunion des «croyants» n’est pas une foule mais une communauté. (p.27)

Notre tendance à imiter, notre besoin d’imiter sont mis à rude épreuve dans la vie actuelle, ou plutôt ils sont fortement stimulés si l’on considère que se propose à nous, s’imposent à nous une quantité infinie d’images, de comportements, d’attitudes, d’idées, etc. L’homme d’autrefois n’avait qu’à se situer que par rapport aux coutumes, aux idées, aux comportements des gens de sa famille, de son village, de son quartier. Aujourd’hui, nous sommes ensevelis sous une mer de messages, de représentations, de sollicitations. C’est pourquoi l’homme d’aujourd’hui est affolé, distrait, détourné de lui-même, inconséquent, inconstant, instable, absent à lui-même, emporté par le moindre courant d’air. (p.27-28)

Il y a donc dans la modernité, dans la société moderne, un important facteur de dépossession, d’aliénation de l’homme, en ce sens que l’initiative est dévaluée, dévalorisée. La société s’impose à l’individu. Elle l’utilise à ses fins. Si l’on considère le problème sous l’angle des médias, on peut dire qu’elle ne fait pas du citoyen un acteur mais un spectateur. Le citoyen est branché sur le petit écran. L’action se passe devant lui. Il assiste au spectacle de la société. On peut escamoter un problème, mettre en valeur une banalité, étaler la bêtise, il n’y peut rien. Regardez et fermez-la. Payez pour le spectacle, chaque fois que vous achetez le moindre objet, que vous buvez une bière… Vous êtes pris dans l’engrenage. Vous êtes amalgamé au système. L’homme postmoderne n’est pas dans le monde, il est dans la grosse patente. Il dépend de son auto, de sa télévision, de son ordinateur, de son cellulaire. (p.29)

Le vide spirituel que nous trouvons dans la littérature, nous le retrouvons a fortiori à la télévision, et dans ses versions les plus diverses. Je pense par exemple à Occupation double. On ne peut mieux illustrer l’extrême futilité de la vie, la vide des conversations, des relations humaines. On ne trouve dans ce monde fermé aucune problématique, aucun sens critique, aucune conscience sociale. Pas d’inquiétude, évidemment, chez ces somnambules. Une espèce de jovialisme fait d’inconscience, d’ignorance, s’insouciance, Des beaux jeunes gens qui tournent à vie, qui ne semblent pas s’apercevoir que le monde existe. (p.32)

La téléréalité est emblématique du monde que nous présente la télévision. L’homme moderne passe des heures et des heures devant le petit écran. Il assiste aux parties de baseball, de football, de hockey, de tennis, de golf, etc. Il est un spectateur. Ce qu’on lui demande, c’est d’assister, de crier, d’applaudir… Et il marche. Il crie, il applaudit. Il regarde les autres performer. Et il ressent un grand vide. L’homme actuel n’a pas d’intériorité. Il mime la mécanique. Il est absent à lui-même. C’est pourquoi le bouddhisme, qui est absence de soi, le fascine. (P.33)

Il semble que la spiritualité se soit éclipsée de la modernité. Qu’elle se soit effacée silencieusement. C’est probablement ce qui explique la précipitation avec laquelle on a pris des décisions importantes sur le mariage des homosexuels, sur le commerce du sperme. C’est ce qui explique qu’on traite bien souvent l’avortement à la légère, comme s’il s’agissait d’une simple opération chirurgie. (p.34)»

 

Réf : Paul-Émile Roy : La crise spirituelle du Québec. «Une crise moderne». Bellarmin, Québec 2012. Pp.19- 34.

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