Réflexion libre sur différents sujets sociaux, culturels, religieux. Je suis disponible à répondre aux questions des lecteurs.
Je continue mes extraits de lecture en vous présentant le chapitre 4 de l’auteur Paul-Émile Roy. Je rappelle que le choix des extraits est personnel et vise toujours à encadrer ma réflexion sur la situation de l’Église du Québec.
«L’homme d’aujourd’hui a le sentiment de recommencer à zéro. Il ignore l’histoire et il ne s’y intéresse pas. Les jeunes d’aujourd’hui, en grande majorité, ont le sentiment que ce qui s’est passé avant eux est sans grand intérêt. Or, c’est dans la connaissance de l’histoire que se fait la transmission du sens, du sens qui est la racine de la spiritualité. La culture actuelle souffre d’une profonde amnésie spirituelle qui provient, pour une part, il me semble, du peu de connaissance de l’histoire, du manque d’intérêt accordé à l’histoire. Ou peut-être pourrait-on dire que si l’homme actuel ne s’intéresse pas à l’histoire, c’est parce qu’il ne se soucie pas du sens. (p.73)
Il y avait autrefois un conformisme religieux. Nous passons aujourd’hui par un conformisme antireligieux qui ne préserve rien, qui ne respecte rien, qui est insensible aux réalités de l’âme, à la gratuité, aux subtilités de la vie spirituelle. Cette barbarie est plus l’effet du déclin de la culture que de la religion. Ces gens qui se pensent libérés, contestataires cèdent au conformisme présent. Ils auraient été hier des cléricaux obtus. Ils bêlent avec le troupeau. Il n’est pas besoin de beaucoup de courage aujourd’hui, au Québec, pour bêler contre l’Église. (78)
L’Église existe depuis deux mille ans. Elle s’est toujours considérée comme une société de pécheurs et de saints. Ce n’est pas pour rien que la liturgie dominicale commence toujours par une prière pénitentielle pour se déployer ensuite dans l’action de grâce. L’Église est humaine et divine. Beaucoup de critiques ne voient en elle que son côté humain, que ses défaillances. À lire des croyants, même un théologien comme Lenoir, on a l’impression que l’Église a trahi le Christ, qu’elle est la pire institution qui existe. On aurait envie de lui dire : si vous voulez faire le procès des institutions qui ont souillé de crimes la modernité, rappelez-vous que ce n’est pas l’Église qui a mis sur pied le Goulag. Ce n’est pas elle qui est responsable de l’Holocauste, des génocides au Cambodge, en Afrique, de Hiroshima, de Nagasaki… Le seul homme public d’envergure internationale qui a proclamé qu’on ne pouvait justifier moralement une guerre moderne est le pape Jean-Paul II, à Assise, en 2002. On peut critiquer l’Église, il reste que c’est elle qui, par la parole et toutes sortes d’œuvres, nous a transmis le message évangélique. (p81)
Depuis ce temps, Il (le Québec) végète, il suffoque, il s’agite dans l’inconscience, en attendant de disparaître. Le Québec actuel, ce n’est pas un peuple, c’est une foule qui suit celui qui parle le plus fort. Il ne vit pas dans l’histoire mais dans l’instant, il ne s’intéresse qu’à son vécu. Le Québec de 1960 rêvait d’un avenir merveilleux, de liberté, d’indépendance. Le Québec du début du troisième millénaire ne rêve plus, il consomme. Il n’aime pas la musique mais le tintamarre. Il n’a pas de fierté ni d’enthousiasme. Il est profondément déprimé, il n’a plus le goût ni l’énergie de se battre pour défendre ses intérêts, et on a l’impression qu’il s’en remet aveuglément aux circonstances. Le Québec, dis-je, a manqué son rendez-vous avec l’histoire. Il disparaît un peu plus tous les jours de la carte. Le Parti québécois assiste aux funérailles. Je ne peux plus entendre les hommes politiques parler des problèmes du Québec, de l’indépendance. Du vrai papotage. (p.88)
C’est influencés par cette mentalité, suivant laquelle tout se vaut, que même les croyants sont portés à oublier la dimension d’indignation que comportent les Évangiles. On ne parle presque plus de l’indignation de Jésus qui chasse les vendeurs du temple, qui dénonce l’hypocrisie des Pharisiens dans un langage d’une violence inouïe. L’homme d’aujourd’hui, l’Occidental, s’accommode de tout, de n’importe quoi. Il est spectateur. Il sait qu’il n’a pas d’influence sur ce qui se passe sous ses yeux. Il en prend son parti. (p.90)
Il faut d’abord se rappeler que le christianisme n’est pas une idéologie, un système philosophique, une institution politique. Il est fondé sur la foi en une personne, Jésus-Christ, que ses disciples ont (la) mission d’annoncer à toute la Terre. On parle de l’Évangile, d’une bonne nouvelle. En fidélité plus ou moins parfaite à cette croyance, les chrétiens inventent toutes sortes d’œuvres. La foi inspire une foule d’œuvres religieuses, mais elle ne s’y enferme pas, le croyant ne doit pas s’enfermer dans ses œuvres. Être croyant ne signifie pas arrêter de réfléchir, mais plutôt tout le contraire. En même temps, le détachement a toujours été un élément important de la spiritualité chrétienne parce que le message chrétien est un message de liberté et de dépendance absolue de Dieu seul. L’Église crée la chrétienté, mais elle ne doit pas s’y laisser enfermer. Elle invente toutes sortes d’institutions, mais elle ne s’y enferme pas. De même pour la culture. (p.93)
Comment interpréter ce qui se passe dans notre société, ce qui se prépare? Les Allemands n’ont pas vu s’effectuer la montée du nazisme, les Russes n’ont pas vu se préparer la dictature bolchévique… C’est ma conviction que nous ne sommes pas plus lucides que les sociétés d’hier. Nous n’avons pas conscience de ce que nous préparons. Nous acceptons d’être bernés, exploités, conditionnés à des fins qui nous échappent. Il est évident que les moyens de persuasion de la foule sont multipliés indéfiniment par les médias. Il y a une chose évidente, c’est que les médias ne servent pas l’information, mais se servent de l’information. Depuis cinquante ans, le Québec vit sur une fausse image de lui-même que lui ont fabriquée une poignée de gens qui occupent des postes clefs dans les médias. (p104)
Réf : Paul-Émile Roy : La crise spirituelle du Québec. Bellarmin, Québec 2012. «La marche du temps» Chapitre 4, pp. 63- 107.