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Une réflexion sur le rôle du pape en Église n’est jamais facile. On ne peut pas dire Oui à l’Église selon André Sève, publié chez Centurion en 1993 sans parler du rôle du pape! Par contre, j’aime l’approche de l’auteur. Il nous présente ici un rôle évolutif. Mais à partir de quelle évolution? Ouvrier de l’unité, André Sève nous parle d’une vérité commune qui nous rassemble en un seul homme. Est-il le pape que nous voulons qu’il soit et devrions-nous être le Peuple de Dieu qu’il voudrait qu’on soit? Là est la réflexion qui devrait s’ensuivre.
«Pourquoi méditer sur les évêques avant de méditer sur le pape? Parce que l’Église n’est pas l’Église du pape, ce qu’on est tenté d’oublier soit par papolâtrie, soit par son contraire : un antipapisme qui récuse a priori tout ce que le pape fait ou dit.
Ces deux outrances faussent les perspectives : l’Église est premièrement l’Église du Christ et de l’esprit. Deuxièmement, elle est l’Église égalitaire des baptisés. Troisièmement, elle est l’Église différenciée (hiérarchisée si on veut, mais au sens d’une hiérarchie de service) par la création des ministères, et en premier lieu les évêques, unis en collège.
C’est dans cette collégialité que se situe correctement le rôle du pape. Tout est faussé quand on met un ministère ecclésial, fût-ce celui du pape, au-dessus et en dehors d’un ensemble de baptisés : paroisse, diocèse, Église universelle. (p.73)
Le pape a évidemment un rôle spécial, capital, comme ouvrier de l’unité, mais à l’intérieur de la couronne des évêques. Cela, c’est la théorie! La réalité vécue n’a cessé d’opposer des ensembles d’évêques (la collégialité) à la primauté du pape. Les deux pôles sont nécessaires, mais aucune théorie ne peut fixer leur équilibre instable. Seul, ici, peut parler un vécu très concret : le caractère du pape et le style de son époque, qu’elle soit tentée par l’autorité ou par la démocratie. (p.74)
«Vécu!» C’est vraiment le mot clé de cette médiation sur la difficile mission du pape, parce que les théories sont nécessaires mais débouchent toujours sur la question concrète : «Comment tout ceci est-il vécu en réalité, et par quel homme?» (p74)
Quel homme, le pape?
On a beau s’en défendre, on a du mal à accepter que le pape ne soit pas «le pape» mais un Pie XII ou un Jean-Paul II. Homme d’un pays, d’une lente formation humaine et religieuse, et d’un caractère qu’il peut améliorer mais pas totalement changer. Comme nous!
Je repense à ceux dont j’ai pu suivre les faits et gestes. Pie XI, mon pape de la JOC, l’homme qui se dressa contre le communisme et les fascismes. Pie XII, que j’admirais pendant mes études à Rome, hiératique, enfoui dans la prière, et inlassable professeur de morale. Jean XXIII, surprenant mélange d’humour, de conservatisme et d’audace, se faisant aimer comme jamais pape n’avait été aimé, devenant un saint par sa totale docilité à l’égard du Saint-Esprit. Paul VI, l’animateur tourmenté de Vatican II, inventeur de l’Église dialoguante, réformateur de la Curie, lanceur du Synode des évêques, merveilleux rédacteur «d’Evangelii nuntiandi», le plus beau document sur l’évangélisation, mais déchiré jusqu’à sa mort par la mauvaise réception «d’Humanae vitae», son encyclique sur la vie, lue comme un non à la pilule. Cœur brûlant et pape mal aimé.
Et Jean-Paul II? Peut-on méditer sur la papauté sans penser constamment à ses voyages, aux foules fascinées qui l’applaudissent (sans faire ce qu’il demande!), roc physique et moral, imperturbablement long dans ses encycliques comme dans ses moindres allocutions. (pp.75-76)
Tout part de la primauté de Pierre
Chaque catholique rêve son pape, mais ce n’est pas très utile si on ne va pas chercher des vérités sur la papauté dans deux lieux où elle est à l’épreuve du vécu : l’histoire et le jugement des autres Églises (orthodoxe, anglicane, luthérienne, réformée, évangélique, pentecôtiste). (pp. 76-77)
La longue histoire, où peu à peu l’évêque de Rome devient celui en qui on verra un jour le chef de l’Église universelle, part de la primauté de Pierre. La seule chose sûre au sujet des intentions de Jésus, c’est la collégialité avec son nécessaire leader : il a créé le groupe des Douze et il a fait particulièrement confiance à Pierre. Tout va jouer ensuite sur ces deux pôles : un collège et un chef.
Rome est vite reconnue comme «l’Église dans laquelle le charisme de Pierre est présent». Mais cette chamnpionne de l’unité et de la tradition aura à faire constamment ses preuves : rien n’est jamais assuré, parce que la vie commande.
Rome devra lutter, à partir de Constantin, contre sa propre tentation impérialiste qui ne la lâchera jamais plus et la rendra réticente envers tout pluralisme. L’extraordinaire vitalité théologique au temps des sept premiers conciles révèle pourtant que l’Église du Christ était à ce moment puissamment collégiale. (pp.77-78)
La tendance centralisatrice
L’événement le plus marquant de l’histoire de la papauté, à cause de ses conséquences, fut le Grand Schisme à la fin du Moyen âge. Pendant plus de quarante ans, de 1378 à 1417, on n’a plus su quel était le pape légitime, d’où une certaine victoire de la collégialité par le renforcement de l’influence des évêques dans les rapports mouvementés entre concile et pape. La forme la plus modérée du «conciliarisme» peut se définir ainsi : «En soi, le pape a la plénitude du pouvoir, mais en cas de besoin le concile est l’instance de contrôle qui juge les actes du pape» (Schatz, p. 160) (pp.78-79)
Et pourtant la tendance à mettre le pape «au-dessus» de tout grandit dans les esprits et par les institutions. Malgré le flou concernant les rapports entre la papauté et les évêques, le concile de Trente prouve que c’était bien le pape qui pouvait mener la dure affaire de la réforme de l’Église. Avec l’inévitable développement de la centralisation. (p.79)
La dévotion au pape
Une telle montée en puissance est-elle le fruit de l’ambition romaine? Certains le penseraient volontiers, et c’est vrai qu’il y a dans le pouvoir le goût d’un pouvoir toujours plus grand. Mais l’historien Tocqueville voit les choses autrement : «Le pape fut plus excité par les fidèles à devenir le maître absolu de l’Église que les fidèles ne le furent par lui à se soumettre à cette domination» (Schatz, p.221).
Cette remarque nous pousse à méditer sur notre propre attitude à l’égard du pape. Le vrai respect à son égard, c’est de le protéger contre l’inévitable griserie du pouvoir (et celui-ci est si grand!) par notre propre vivacité de jugement et notre volonté de participation. Le contester peut être parfois la plus réelle volonté de l’aimer et de l’aider, même si, naturellement, les papes aiment mieux les bravos que les critiques.
Avec Pie IX et son charme personnel, on va passer de l’institution ecclésiale à la dévotion au pape. C’est alors que commencent les voyages à Rome «pour voir le pape». Derrière ce vedettariat insolite qui finirait par faire oublier qu’en Église les regards ne peuvent se tourner que vers le Christ, on peut déceler deux grands désirs nettement catholiques.
D’abord la soif d’unité. J’ai connu à Rome. Place Saint-Pierre, en criant «Vive le pape!» on vivait l’exaltante pensée d’être membre d’un prodigieux ensemble : «C’est ça l’Église, et j’en fais partie!» Une telle unité mondiale réclame un génie rassembleur. Peu à peu on va se convaincre que dès qu’on touche au pape on touche à l’unité.
L’autre hantise, celle qui va faire de Vatican I le concile de l’infaillibilité pontificale, c’est le besoin d’une vérité sûre, bien claire, et ne bougeant plus. La défiance envers la recherche théologique vient de cette véritable supplication que j’ai entendue plus d’une fois : «Ne touchez pas à nos certitudes!»
Mais l’Église de l’immuable n’est pas l’Église de l’Esprit, de la double ouverture aux évolutions du monde et au déploiement de l’intelligence des mystères. Schatz pose bien la question de Vatican I : «L’Église doit-elle se manifester sous le signe d’une autorité ferme et inébranlable, ou doit-elle se manifester davantage comme une réalité historique qui est elle-même exposée au changement, et qui accepte le développement moderne des libertés comme étant conforme à l’Évangile?» (p.228)
(…) à quoi il faut ajouter que l’infaillibilité n’est pas une illumination personnelle, mais le résultat d’une écoute de toute l’Église : c’est par le Peuple de Dieu tout entier que l’esprit parle au pape, c’est à l’Église tout entière, mais s’exprimant le plus souvent par la voix du pape, que le Christ a promis qu’elle n’errerait jamais. Plus le pape est seul, moins il est le pape voulu par Jésus Christ quand il a construit son Église sur le collège des apôtres. Le titre si pesant de «souverain pontife» s’est toujours heurté au contrepoids de la collégialité. C’est ce que nous enseigne l’existence même des autres Églises chrétiennes. (pp. 80-82)
Le regard des autres Églises sur le pape
Après ces leçons de l’histoire qui montrent à quel point le rôle du pape est évolutif, une autre approche s’impose : comment les chrétiens non catholiques regardent-ils le pape? (pp.82-83)
Chaque Église a ainsi sa vérité qui sera le cadeau qu’elle mettra dans la corbeille quand se feront les noces de l’unité. Mais le fait que ce soit justement cette valeur qui est refusée par les autres montre le deuxième pas à faire. (p.83)
Pour caractériser ce pas, on utilise le terme grec de «metanoïa» qui signifie conversion, en lui donnant ici le sens d’une conversion non pas individuelle mais de toute une Église. Pourquoi proposer aussi carrément à chaque Église une telle «metanoïa»? Parce qu’il est assez facile de voir que la fameuse par imprescriptible de sa vérité est aussi le lieu de sa grande tentation. (p.84)
Puisque maintenir l’unité est le plus grand service qu’il puisse rendre à l’Église universelle, toute méditation sur le pape devient une méditation sur l’unité. Mais dès qu’on dit unité surgissent à la fois l’effarante diversité des catholiques et la diversité de nos frères des autres Églises. On pense alors modestement et affectueusement à cet homme qui a besoin de nous tous pour servir la plus immense et la plus tumultueuse des unités. (p84)»