Réflexion libre sur différents sujets sociaux, culturels, religieux. Je suis disponible à répondre aux questions des lecteurs.
Quand j’ai passé mon examen de juridiction en vue de mon ordination sacerdotale, le Code de droit canonique a été ma bête noire. Sans note de passage précise, j’étais sous la moyenne des candidats au sacerdoce. Comme j’étais fort en pastoral et en liturgie, on m’a quand même accepté à l’ordination. C’est dire à quel point la compréhension du Code de droit canonique n’est pas une évidence en soi. Dans son livre Oui à l’Église, paru chez centurion en 1993, André Sève nous propose une approche ajustée à notre manière de comprendre. Je suis surpris de la manière qu’il y met de la vie. L’Église ne saurait être sans son Code de droit. C'est comme la photo choisie pour ce texte. Regardez les détails et vous comprendrez mon expérience à la suite de cet auteur. Pour l'instant, laissons-lui la parole pour dire de belles choses.
«Je viens de faire la traversée du Code de droit canonique modèle 1983, Sans me noyer? Disons que je me suis ennuyé au long des 40 canons sur les charges ecclésiastiques, des 50 canons sur les biens temporels de l’Église, et surtout des 350 canons sur les procès, même si je ne conteste pas, bien sûr, leur place importante dans un ouvrage concernant le droit.
Pourquoi vous proposer de méditer sur le Code? Parce que c’est un des visages de l’Église. Et aussi à cause des derniers mots : «Ne pas perdre de vue le salut des âmes qui doit toujours être dans l’Église la loi suprême» (fin du canon 1752 et fin du Code).
Ce «salut des âmes» fait un peu rétro. Malgré les gros efforts de rédaction (vingt ans de travail, des centaines de participants talonnés par Jean-Paul II), on se heurte encore trop à la langue de bois ecclésiastique. Mais quand j’ai découvert dans la préface sur quels principes on avait bâti ce Code de 1983, j’ai eu envie de mieux connaître et de vous en parler.
En voyant d’abord tout bêtement pourquoi il faut un Code : un peuple qui rassemblera bientôt plus d’un milliard de catholiques dans le monde a besoin de précisions sur les droits et les devoirs de chacun. C’est même dans la mesure où les droits sont bien définis qu’ils sont le mieux garantis. Deuxième remarque de principe : le Code devait veiller sur la délicate coordination, spécifique de l’Église, entre le for interne (ce qui concerne la conscience de chacun) et le for externe (domaine social de nos actes extérieurs). (pp.85-86)
Vous aurez remarqué le délicat balancement entre, d’une part, le désir de favoriser la responsabilité à tous les niveaux et, d’autre part, l’obsession de l’unité. Le Code 1983 est encore traversé par l’affrontement qui marquera jusqu’au bout l’histoire de l’Église; collégialité contre primauté, Église des Douze contre l’Église de Pierre.
On retrouve la même valse-hésitation à propos de «l’égalité fondamentale de tous les fidèles». Dès qu’on salue cette égalité, surgit en contrepoids la hiérarchie. Toujours dans la préface, cette phrase caractéristique : «En raison de l’égalité fondamentale de tous les fidèles…» Beau départ! Mais en raison aussi «de la diversité des offices et des charges fondés sur l’ordre hiérarchique, il convient que les droits des personnes soient correctement définis et protégés».
De nouveau un coin de ciel bleu : «Ceci entraîne que l’exercice du pouvoir apparaisse plus clairement comme un service, que son usage soit mieux assuré et que disparaissent les abus.» (P.87)
Que l’exercice du pouvoir fait peur, même en terre chrétienne! Tout neuf, le Code porte cependant les cicatrices d’une longue histoire d’abus. Mais l’Église étant une histoire, il ne faut juger ses institutions et même ses faiblesses que dans une perspective historique. À ce point de vue, la lecture du Code est une véritable méditation sur les indéniables progrès des équilibres internes (égalité et hiérarchie!) et de l’adaptation aux évolutions du monde. (p. 88)
La messe en 60 canons
Je pense au refrain nostalgique : «On nous change la religion!» Mais, chers frères et sœurs, elle a toujours changé! On le voit bien quand on passe de l’ancien Code de 1917 au Code actuel. Par exemple au sujet de la messe, où il est prouvé, en 60 canons, qu’on peut faire du droit évolutif sans perdre ni la doctrine ni la ferveur. En gardant sa concision juridique, le Code définit remarquablement l’eucharistique. (On ne parle plus de «messe» mais de célébration eucharistique… sauf pour les honoraires.) (p89)
Toujours avec la même extraordinaire économie de mots, les trois paragraphes du canon 899 donnent tout un cours sur l’eucharistie. La célébration eucharistique est une action du Christ lui-même et de l’Église, par laquelle le Christ, présent substantiellement sous les espèces du pain et du vin, s’offre à Dieu le Père et se donne en nourriture aux fidèles unis à son offrande.
L’accent est mis de nouveau sur la participation de tous. On est loin du prêtre qui s’isolait à force de tourner le dos et de marmotter du latin, et des fidèles tout aussi isolés, chacun dans son coin. Dans cette célébration, précise le Code, le Peuple de Dieu est convoqué en assemblée, et tous ceux qui y assistent, clercs et laïcs, y concourent en prenant une part active. (p.90)
Le canon 909 rappelle encore deux choses qu’actuellement on a tout l’air d’oublier : se préparer à célébrer et faire une action de grâces après la célébration. (p.91)
Le Code est aux petits soins pour le mariage
Première surprise heureuse quand on lit le canon 1055 en pensant aux vieux débats sur les buts du mariage. Hier c’était avant tout la procréation. Dans le nouveau Code il s’agit de construire «une communauté de toute la vie, ordonnée par nature au bien des conjoints». C’est dit en premier, après vient le reste : la procréation et l’éducation des enfants, l’ensemble faisant d’ailleurs, avec un peu de chance, une famille heureuse. On a ici (une fois de plus, car le Code est très Vatican II) un écho du beau paragraphe 48 de Gaudium et spes : «Le mariage est la communauté profonde de vie et d’amour que forme le couple.» (pp.91-92)
Toute une stratégie pastorale se déploie pour la réussite d’un mariage. Le canon 1063 prévoit : 1. La prédication, la catéchèse et les médias (eh oui!) pour une préparation lointaine. 2. Une préparation immédiate. 3. Une fructueuse célébration. 4. Et par la suite une aide apportée aux époux.
Nouveauté : quand on ne peut trouver ni prêtre ni diacre, un laïc bien choisi peut être délégué pour recevoir le consentement matrimonial au nom de l’Église. Mais «il faudra choisir un laïc capable de donner une formation aux futurs époux et d’accomplir convenable la liturgie du mariage». C’est une des poussées actuelles en faveur des fonctions ecclésiale exercées par des laïcs dits «autorisés». (p.92)
Du binôme au trinôme
On ne pouvait pas échapper au vieux couple laïcs-«ministres sacrés». Et pourtant le canon 207, qui présente ce binôme au départ du voyage dans l’organisation ecclésiale, l’enrichit en trinôme : il y a bien les laïcs et les clercs, mais aussi … les religieux!
Avant de détailler la chose il n’est pas inutile d’enfoncer de nouveau le clou de l’égalité. On a d’ailleurs voulu la marquer par un nom. On aurait pu se contenter de «baptisé», tous les membres de l’Église étant égaux à partir du même baptême. Mais on les nomme maintenant des christifideles, les fidèles du Christ. C’est excellent à rappeler quand on lira les cinq canons qui décrivent avec force majuscules, le Pontife Romain Pasteur Suprême de l’Église. Il n’y a qu’un Pasteur suprême, c’est le Christ. Tous les autres, du bébé qu’on baptise jusqu’au pape qu’on applaudit, sont des «fidèles du Christ». (p.93)
On peut donc parler de trois pôles dans la vie ecclésiale (pôle disant relation réciproque) : la «sécularité», pôle des laïcs; l’«ordination», pôle des clercs; la «vie consacrée», pôle des religieux.
Autre division tripartite : le pape, les évêques et les prêtres. Avec leurs territoires : l’Église universelle, le diocèse et la paroisse. Tout cela bardé de «conseils» (pastoral, presbytéral, paroissial, etc.) que dans sa langue le Code appelle : «instances collégiales». Ce mot «collégial» est doux, surtout quand on découvre que dans la longue rivalité qui opposa depuis les débuts la collégialité épiscopale et la primauté papale, le Code 1983 marque une étape décisive en démarrant sur la collégialité. (p.94)
«Allons voir ce que dit le Code»
Maintenant nous savons deux ou trois choses de lui (le Code). D’abord un souci de protéger les droits de toute personne, ce qui demandait une précision de ciseleur d’idées et de mots. Et c’est bien le sentiment que je retire de cette exploration juridique.
Il y a aussi, tout le long, le débat entre égalité et hiérarchie, entre collégialité et primauté, entre bonté et nécessaires sanctions : cette recherche constante d’équilibre m’a passionné. Restent quelques duretés, comme la sèche exclusion de la communion les divorcés remariés.
Mais globalement ce droit est un combat en faveur de la justice et de la paix. Au lieu de dire des choses floues sur l’inhumanité de l’Église, je pense que la résolution à tirer de cette médication un peu insolite, c’est d’acquérir un réflexe : «Allons voir ce que dit le Code.» (p.97)
Allons voir aussi ce que dit le fameux catéchisme
Le 16 novembre 1992, la France s’est jetée sur l’énorme (676 pages) Catéchisme de l’Église catholique. On le trouvait partout, même en allant acheter des cahiers à Uniprix. (p.97).
Mais ni la présentation de la Réforme liturgique ni le Code de droit canonique n’ont été achetés par une masse de curieux. Pourquoi cet engouement pour le Catéchisme? Il répondait manifestement à un grand besoin de repères. Le cardinal Ratzinger le qualifie de «phare» pour signifier que dans le monde catholique on naviguait à l’aveuglette : «Qu’est-ce qui est encore vrai?»
La grande erreur, maintenant, serait de s’accrocher à ce phare jusqu’à ne plus s’aventurer dans aucune recherche : «Est-ce que c’est dans le Catéchisme, oui ou non?»
Il y a certainement beaucoup de choses et très bien dites. Pour son dernier-né, l’Église enseignante a eu toutes les coquetteries: belle typographie aérée, aucune longueur (tout est découpé en 2 863 paragraphes), des résumés qui soulagent l’attention. Et pour trouver assez vite ce qu’on cherche, une cascade d’index : des thèmes, bien sûr, mais aussi des références bibliques, du Code de droit canonique, et neuf colonnes pour Vatican II!
Voilà un des apports incontestables du Catéchisme. Il met ses lecteurs en contact direct avec les textes de Vatican II dont on parle beaucoup sans les avoir jamais lus. (p.98)
Autre richesse plus surprenante : les soixante dernières pages. Les catéchismes comportaient traditionnellement trois parties : la présentation du Credo, les sacrements et la morale. Mais ce Catéchisme de l’Église catholique a un «plus» : une quatrième partie sur la prière. Des pages admirables qui révèlent un visage moins connu de l’Église : son souci de mettre les baptisés en relation vivante et très personnelle avec Dieu.
Utile rappel pour ceux qui penseraient qu’avec un catéchisme on a tout ce qu’il faut pour vivre en chrétien! Que serait un chrétien qui n’ajouterait pas à ce savoir la prière et l’action? C’est malheureusement cette tendance de la connaissance sans engagement que peut favoriser un tel monument du savoir.
Je l’ai adopté comme un ami. Pas comme prison. (p.99)»