Réflexion libre sur différents sujets sociaux, culturels, religieux. Je suis disponible à répondre aux questions des lecteurs.
Dans son livre publié en 1993 chez Centurion, André Sève propose une méditation sur la sainteté de l’Église qui me fait réfléchir. Les arguments sont bons et d’actualité. Voici des extraits qui m’ont interpelé.
«En prélude à cette méditation, pensons à la parabole de l’ivraie : Jésus ne veut pas qu’on arrache l’ivraie de peur qu’on déracine en même temps le blé. Des arracheurs d’ivraie, il y en a eu de tout temps : il leur faut une Église pure et donc une Église de purs, une Église d’élite.
Eh bien, Jésus est net, il nous a appris une prière qui jusqu’à la fin du monde clamera que l’Église est pécheresse : «Père, pardonne-nous nos fautes.» Tout le monde, dans l’Église, doit reprendre sans arrêt cette demande.
Mais le Credo nous fait bien dire que l’Église est sainte? Oui, il faut partir de ce paradoxe et y rester : l’Église est à la fois sainte et pécheresse. Dieu accepte de déposer ses dons très saints dans des mains douteuses. Quand l’Église nous prend dans ses bras elle se salit, mais pour nous blanchir. Elle est une immense entreprise de purification : Jean Debruynne dit plus brutalement : une grande laverie. (pp. 101-102)
Le plus paradoxe, c’est qu’elle-même – la sainte! – doit se laver sans arrêt. Elle est semper reformanda, toujours à réformer. En la voulant, Jésus savait cela, il a plongé lui-même en pleine misère humaine. Ses paraboles, ses remarques, ses choix nous disent que lui, le Saint, il a pu vivre au milieu des péchés de l’argent, de la chair, de la haine, de l’orgueil. Sa sainteté n’était pas une sainteté de séparation et de dégoût surmonté, mais de totale solidarité. (p.102)
Mais, puisque cette Église de la conversion des pécheurs est elle-même à convertir, qui doit réformer l’Église? Tout chrétien, bien sûr, lève la main : «Il faut changer ceci et cela… Il faut qu’elle soit plus ferme… Non, il faut qu’elle soit plus souple.» Chacun voudrait une Église à son goût. Mais, fait remarquer le cardinal Ratzinger, «l’Église faite par nous aurait notre goût plus que le goût de Dieu». Et quelles inévitables étroitesses! Pour réformer l’Église, il faut parfois un concile, des synodes, toujours l’Esprit, souvent un saint, et chacun de nous mais bien à sa place. (pp102-103)
Temple de l’esprit
L’Église est sainte par la puissance de sanctification que l’esprit y exerce au milieu même de nos fautes et de nos lourdeurs, en respectant nos libertés, ce qui ne doit pas lui rendre la chose facile. (p.103)
Ce triple lieu d’action (Parole, Sacrements, Ministères) fait de l’Église l’Église de l’Esprit. Sans que pourtant il en soit l’âme. Sinon tout ce que fait l’Église serait l’œuvre de l’Esprit, ce qui est loin d’être le cas. Cette distance peut nous décourager (comment peut-il permettre tant de bêtises?), mais Dieu a voulu des fils, pas des robots. Tout ce qui se passe dans l’Église est un travail de l’Esprit dans notre travail. (p.103)
Ceux qui réussissent ce délicat mélange d’initiative et de docilité deviennent les saints qui font de l’Église le pays de la sainteté. L’Église n’a jamais manqué de saints. Jamais. Rien que cela, déjà, doit nous faire penser qu’elle est sainte. Aux heures les plus noires de son histoire, des hommes et de femmes font une révolution silencieuse, François d’Assise secoue une Église trop riche, Jean de la Croix et Thérèse d’Avila ouvrent les chemins de l’oraison, Ignace de Loyola réapprend à trouver Dieu en tout, Thérèse de Lisieux fait de la petitesse un envol. (pp.103-104)
(La sainteté) commence dès qu’un baptisé devient amoureux de l’Évangile. L’Église est sainte avant tout parce qu’on ne peut pas la fréquenter sans y attraper, consciemment ou non, le virus de l’Évangile. Que l’Église elle-même n’y soit pas toujours fidèle ne l’empêche pas d’être la formation permanente à l’Évangile. (p104)
Ses appels à la sainteté
L’Église est sainte par ses appels à la sainteté, qui n’ont jamais été aussi vifs et aussi universels. Quand nous sentons s’affaiblir en nous la volonté de devenir un saint, prenons Vatican II comme prédicateur, dans le fameux chapitre V de Lumen gentium : «L’appel universel à la sainteté». (p105)
Ces appels restent théoriques tant qu’on ne creuse pas l’idée que Jésus nous demande d’aimer nos frères «comme» lui-même nous a aimés. Puisque Jésus nous le commande, c’est possible. Saint Paul éclaire cette possibilité : «L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit» (Rm 5,5). La conscience d’être aimés par Dieu et de pouvoir, du même amour, aimer nos frères, nous introduit dans ce qui se vit entre le Père, le Fils et l’Esprit. Comme le Père m’a aimé, dit Jésus, je vous aime et je vous demande de vous aimer (Jn 15, 9-12).
Mais pourquoi cette sainte désespère-t-elle tant de gens?
Chaque fois que je suis mêlé à une discussion sur l’Église, j’entends la même demande : on voudrait voir un peu mieux sa sainteté dans ses discours et dans sa pratique de la miséricorde. Mais il y a là un terrible malentendu : ses discours, on ne les connaît que par quelques bribes, les plus menaçantes, et sa miséricorde, on la voit mal aussi, les médias s’arrêtant toujours au rappel fatalement dur de la vérité et de la discipline.
Résultat, on parle d’elle avec dérision ou révolte, et chacun se met à chercher tout seul son chemin alors qu’elle est là pour montrer et ouvrir les chemins de Dieu.
Je ne vais prendre qu’un seul exemple mais très typique : son attitude envers les divorcés remariés. Sainte, cette Église qui fait souffrir des gens pleins de bonne volonté pour bien repartir après un mauvais départ? Si on lit attentivement ce qu’elle dit à ce sujet, on ne voit pas une Église condamnante mais une Église malheureuse, écartelée entre sa mission de défendre le mariage et son désir d’être bonne envers ceux qu’elle appelle les «blessés de l’amour». (p.107)
Refuser la communion?
Mais alors, pourquoi refuser l’absolution et la communion à ces couples qui font parfois l’admiration par leur générosité et leur foi? Jean-Paul II donne deux réponses tirées de l’immense estime de l’Église pour le mariage. Premièrement, dut le pape, si on admettait ces personnes à l’eucharistie, les fidèles comprendraient mal la doctrine sur l’indissolubilité du mariage. Et il va plus profond : «Leur situation est en contradiction objective avec la communion d’amour entre le Christ et l’Église, telle qu’elle s’exprime dans l’eucharistie.» (p.108)
Cherchant manifestement une issue, l’Église fait d’ailleurs de plus en plus d’efforts pour garder près d’elle ses enfants malheureux. Ne pouvant pas transiger au sujet de l’indissolubilité du mariage, elle lutte sur tous les autres fronts. Et d’abord contre la communauté chrétienne elle-même si étonnamment excommuniante à l’égard de tous les divorcés Le pape dit à ces juges : «Essayez au moins de bien discerner les situations!» La femme que son mari vient d’acculer au divorce, il fait l’aider au maximum plutôt que lui fermer des portes.
Pour les divorcés remariés on est en train de faciliter le plus possible leur intégration, jusqu’à leur offrir d’être aumôniers de jeunes auprès desquels leur souffrance et leurs efforts seront une leçon sur la valeur du mariage. Le pape revient souvent à une idée fondamentale : «Tout chrétien est appelé à garder la foi et à grandir dans la foi. Vous, vous avez un chemin de foi difficile à trouver. Cherchez-le! Et que tout le monde vous aide.» (p.109)
L’Église n’est plus arrogante
L’Église a été arrogante. Elle a parfois fait tomber de haut et sur un ton insupportable des vérités et des condamnations qui la mettaient au-dessus des hommes plutôt qu’à leur service. Mais pourquoi ne pas accepter sa conversion? (p.110)
«On dit, on dit.» La sainte Église de Dieu devrait être plus attentive à ces on-dit. En mars 1993, à l’audience publique, Jean-Paul II a lancé : «Malheur au pape, s’il avait peur des critiques et des incompréhensions!» Très bien. Nous savons d’ailleurs que Jean-Paul II est taillé pour n’avoir peur de rien. Mais comment écoute-t-il les critiques et comment se fait-il comprendre? Les plus belles paroles de notre sainte Église sont cachées dans des textes longs et mal répercutés. Le rush sur le Catéchisme semble bien être un élan d’espoir : «Nous allons enfin savoir ce que Dieu attend de nous!» (p.111) »