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Réflexion libre sur différents sujets sociaux, culturels, religieux. Je suis disponible à répondre aux questions des lecteurs.

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Une crèche pour aujourd'hui

 



Un homme marchait seul dans la rue, seul avec sa vie, seul avec ses questions, seul avec ses semblants de réponses.
 
Les magasins ont fermé leur porte pour que la fête puisse commencer sous peu. Notre ami entend au loin une cloche d’église qui annonce le début d’une série de messes en ce 24 décembre. Le cœur lourd, il marche avec sa solitude. Ses enfants sont couchés car, selon leur mère, si le Père Noël passe et que les enfants ne sont pas couchés, il passerait tout droit. Ce jeu d’enfant avec les enfants fonctionne toujours. Cela donne aux parents la chance de voir aux dernières préparations. Comme il restait quelques heures avant de réveiller les enfants, notre ami est parti prendre une bouffée d’air alors que son épouse se repose à la maison.
 
L’homme regarde les gens entrer à l’église pour la première messe spéciale. Il y a longtemps qu’il n’y a pas mis les pieds. C’était depuis le baptême du dernier. Il ne sait pas pour quelle raison il n’y va plus. Était-ce par négligence ou pour une conviction plus profonde? Il ne s’était jamais posé la question. Une lourdeur se faisait sentir dans le cœur. Il se sent toujours ainsi la veille de Noël. Les cadeaux sont achetés, la réserve d’alcool est assurée, la nourriture est garantie. L’arbre scintille de toutes ses couleurs à partir du salon. C’est vrai qu’il ne sent pas le sapin comme aux Noëls de son enfance puisqu’il est artificiel. Mais il est beau pareil.
 
En s’éloignant de l’église et des raisons pour lesquelles il l’avait quittée, l’homme arriva à un parc où un organisme avait érigé pour la saison une crèche de Noël illuminée. Il s’y arrêta, trouva un banc que la neige n’avait pas encore recouvert de son manteau blanc et s’y assied. Serrant son manteau contre lui afin de se protéger du froid, une lourdeur se posa sur les paupières. Fermant les yeux sur les personnages de la crèche, il porta son regard en lui-même. Il sursauta lorsqu’il entendit :
 
--  C’est bien que tu te sois arrêté.
 
--  Qui est-ce? demanda l’homme en regardant autour de lui. Ne voyant personne, il se dit : « Ça doit être la fatigue. J’ai tellement travaillé ces derniers temps. »
 
--  C’est vrai que tu travailles fort, lui dit la voix.
 
-- Mais qui est-ce donc?!?! fit l’homme en regardant sous le banc pour un quelconque trucage. Ne trouvant rien, il épia l’entourage du coin de l’œil en faisant semblant de sommeiller à nouveau. Le joueur de tour finira par sortir de sa cachette.
 
--  Si tu ouvres les yeux, dit la voix, tu me verras.  Mais je ferai semblant ne pas te regarder.
 
L’homme ouvrit les yeux et son regard se posa sur l’enfant de la crèche.
 
--  C’est toi qui parle ainsi? demanda l’homme.
 
--  Oui, répondit la voix. C’est mon cadeau de Noël.
 
--  Méchant cadeau! Mais tu ne bouges pas! Ton regard reste fixé au plafond de ta crèche. Tu es fait de plastique!
 
-- Mais si je bougeais, dit la voix, tu prendrais la poudre d’escampette et tu n’arriverais pas chez toi en temps pour la fête! Ce n’est pas important que tu ne me voies pas, l’important est que tu m’entendes.
 
--  Comment sais-tu que je t’entends? fit l’homme.
 
--  Parce que tu me parles. Et comme tu es un homme intelligent, il n’est pas bien de parler tout seul. C’est assez que tu sois de ceux qui posent des questions sans attendre les réponses, s’il fallait en plus que tu parles tout seul…..
 
--  Je suis prêt à parler avec toi, dit l’homme. Mais si quelqu’un s’approche, tu te tais, hein! Je ne veux pas que les gens sachent que je parle à une poupée en plastique! Ce serait pire que de parler tout seul.
 
L’homme s’adossa paisiblement sur son banc et regarda l’enfant de la crèche en silence. Puis il commença la conversation.
 
--  Comment est-ce là-dedans?
 
-- Pas si pire que cela, dit l’enfant. Depuis qu’on m’a mis ici, je regarde les gens passer. Ils font leurs achats des fêtes. Certains ont de très gros paquets mais ils ont le regard triste. D’autres ont de petits sacs sous le bras, mais tu devrais voir l’éclat de leur regard.
 
-- Es-tu vraiment né dans une crèche comme celle-là? 

--  Pas vraiment, dit l’enfant. Là où tu me vois ressemble plus au cœur humain où je veux bien prendre naissance à tous les jours.

--  Que veux-tu dire? insista l’homme. 

-- La crèche avec laquelle vous ornez vos maisons et vos églises n’est pas pour rappeler mon passé mais le présent de votre cœur. J’y ai fait ma demeure et je vous appelle par le dedans.  

-- Mon cœur ne ressemble pas vraiment à cette crèche! Il est plus étanche au moins, précisa l’homme. Tu as de la neige sur les pieds, le vent siffle entre les planches. Quelle horreur! 

--  Des fois, dit l’enfant, ton cœur est plus froid que cette crèche. Quant à la neige, je peux dire qu’il y a autant de rafale en toi qu’il peut en avoir ici. Tes crises de colère et tes manques de patience valent les courants d’air qui  passent discrètement entre les planches mal ajustées que tu vois. 
 
--  Il n’est pas toujours facile de vivre avec moi, tu le sais alors! Dis-moi, est-ce qu’il y avait vraiment un âne et un bœuf dans ton étable de Bethléem? 
 
--  Il n’est pas nécessaire de savoir comment les gens vivaient à mon époque, fit l’enfant. C’est aujourd’hui qui est le plus important de tous les temps. Et là où je demeure, en toi, il y a vraiment un âne et il y a vraiment un bœuf. Méchants bétails qu’ils sont en toi. Tu peux me croire, ils sont bien vivants, ils mangent constamment la paille où je devrais me reposer! Au moins ici, ils sont en plastique comme moi et ils semblent me contempler. Cela réchauffe le regard de ceux qui passent discrètement. 
 
--  Que veux-tu dire? J’ai un âne en moi et un bœuf? Et ils ne te réchauffent pas comme on le dit dans les contes de Noël! 
 
-- Pour comprendre la vérité d’un conte, il faut un cœur d’enfant. Ton cœur est devenu trop adulte, trop responsable pour cela, répondit l’enfant. 
 
--  Mais il me faut travailler, gagner ma vie, celle de ma famille, de mes enfants! insista l’homme avec colère. 
 
-- Tu as raison, dit l’enfant. Le bœuf est le symbole du travail auquel tu mets tant d’importance. Parmi tes tracas et tes tourments, aurais-tu oublié le sens de la vie? La vie, c’est d’abord l’amour et non l’argent. C’est une question de présence et non de présents. La vie est un don mais pas toujours un cadeau! 

--  Mais il y a tellement de souffrance dans le monde! dit l’homme.
 
--  Pourquoi te préoccupes-tu autant de la souffrance du monde alors que des gens souffrent autour de toi et tu ne les vois pas? demanda l’enfant. 
 
--  Que veux-tu dire? 
 
-- Je voudrais te parler de l’âne en toi. Ton bœuf est bien vivant à cause de l’importance que tu donnes au travail, mais l’âne est le symbole du voyage. Tu voyages autour du monde pour connaître les problèmes des autres lesquels tu n’y peux rien, alors que tu ne prends pas le temps de regarder ceux qui ont des problèmes autour de toi. 
 
--  Mais il faut être de son temps. Et nous sommes à l’époque de la télévision, de l’Internet et de la mondialisation! Ajustes-toi, Jésus! 
 
--  Tiens, une autre rafale. Comme tant d’autres! Ta crèche est mal calfeutrée, dit l’enfant. 
 
--  Parlons d’autre chose, dit l’homme, tu me choques. Es-tu vraiment né un 25 décembre? 
 
-- Non, dit l’enfant. Mais je ne peux pas te dire au juste quand est-ce que je suis né. On n’avait pas le même calendrier que vous avez aujourd’hui. 
 
--  Es-tu né en plein hiver?  
 
--  Il n’y a pas vraiment d’hiver en Palestine. Du moins, pas comme ici. Je prends quand même naissance dans le froid de vos amours, répondit l’enfant. 
 
-- Peux-tu m’expliquer pourquoi Noël soit si important, même pour ceux qui ne croient plus? 
 
-- Mon enseignement est une lumière pour le monde qui cherche dans la noirceur de leurs idées, de leurs ambitions, de leurs rêves. Or il y avait cette fête ancienne où on fêtait la lumière. Vois-tu, les journées raccourcissent à partir de l’automne et les gens de l’époque croyaient que la fin du monde était arrivée, que la noirceur allait vaincre la lumière. Or, vers le 25 décembre, les gens voyaient que les journées cessaient de raccourcir et que finalement la fin du monde n’était pas encore arrivée. Alors on se mit à fêter la lumière. 
 
--  Est-ce donc pour cela, demanda l’homme, qu’il y a tant de lumière à Noël?!? C’est quasiment un concours pour celui qui aura le plus de lumière. 
 
--  C’est pour cela, répondit l’enfant. J’aime vos concours de lumière. Mais sachez que nul homme ne saurait reproduire les beaux décors de lumière qu’il m’est donné de voir jusqu’à aujourd’hui. 
 
--  Il y a des lumières, là d’où tu viens? demanda l’homme avec ironie. 
 
-- Aucune maison, aucune église ne saurait reproduire la beauté du cœur humain qui s’éveille à la présence de l’enfant qui dort en lui. Cet enfant qui repose là, entre le bœuf de son travail et l’âne de ses voyages, même en rêve. Il ne faut pas oublier la douceur du don humain par la présence de la mère toujours vierge, et la patience du charpentier qui veille près du berceau. 
 
--  Comment une femme peut-elle donner naissance et rester vierge? demanda l’homme. 
 
--  C’est pour dire que le vrai don gratuit n’enlève rien à celui qui donne, répondit l’enfant. 
 
--  C’est bien de jaser avec toi, comme cela. Mais il me faut m’en aller. Les enfants doivent être debout et ma femme est seule à les préparer.  
 
--  C’est bien que tu partes, dit l’enfant. Maintenant que tu sais que je parle quand tu te disposes à entendre, on reprendra la conversation une autre fois. Tu embrasseras ta femme et tu diras bonjour à tes enfants pour moi. 
 
-- Tu feras tes commissions toi-même, dit l’homme. Personne ne saura que j’ai passé plus d’une heure à parler à une poupée dans un parc! 
 
L’homme retourna en toute hâte à la maison car il se savait en retard. Ses enfants coururent vers lui alors qu’il était encore à la porte de l’entrée. 
 
--  Papa, papa! cria le plus vieux. Le Père Noël est passé pendant qu’on dormait. 
 
--  C’est parce que vous avez été gentils, répliqua le père attentif. Que pensez-vous si on allait voir un ami qui est aussi gentil que le Père Noël? Habillez-vous et nous allons à l’église dire bonjour au petit Jésus! 
 
-- C’est qui Jésus? demanda le deuxième enfant. 
 
-- Jésus, c’est un ami que papa vient de rencontrer, dans un parc. 
 
Daniel LeClair 
 
© Tous droits réservés 1001792


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