Réflexion libre sur différents sujets sociaux, culturels, religieux. Je suis disponible à répondre aux questions des lecteurs.
Le 8 décembre dernier, je célébrais la fête liturgique de l’Immaculée Conception de la Vierge Marie avec les frères Maristes de Chicoutimi-Nord. Le supérieur m’a partagé ce texte de Tonino Bello publié chez Médiapaul. Je vous le transcrits textuellement.
Qui sait combien de fois je l’ai lu, sans éprouver d’émotion. L’autre soir toutefois, cette phrase de concile, citée sous une image de la Vierge, m’apparut si audacieuse que je suis allé à la source pour en vérifier l’authenticité.
C’est en effet au quatrième paragraphe du Décret sur l’apostolat des laïcs qu’il est écrit textuellement : «Marie menait sur la terre une vie semblable à celle de tous, remplie par les soins et les labeurs familiaux.»
«Marie vivait sur la terre», non dans les nuages, Ses pensées n’étaient pas éthérées. Ses gestes portaient la marque du concret.
Même si Dieu l’appelait souvent à la contemplation, elle ne se sentit pas dispensée de la fatigue d’avoir les pieds sur terre.
Loin des abstractions des visionnaires, loin des évasions des mécontents ou des échappatoires des illusionnistes, elle tenait obstinément sa maison dans le terrible quotidien.
Mais il y a plus encore. «Elle vivait une vie semblable à celle de tous.»
C’est-à-dire semblable à la vie de sa voisine. Elle buvait l’eau du même puits, elle pilait le grain avec le même mortier. Elle s’essayait à la fraîcheur de la même cour. Elle aussi rentrait fatiguée, le soir, après avoir glané dans les champs.
À elle aussi, on a dit un jour : «Marie, tu commences à avoir des cheveux blancs.» Elle s’est alors regardée dans la fontaine et a éprouvé, elle aussi, un sentiment de vive nostalgie, comme toutes les femmes du monde, quand elles s’aperçoivent que leur jeunesse vient à se faner.
Mais on n’a pas fini d’être surpris, car apprendre que la vie de Marie du, comme la nôtre, «remplie par les soins et les labeurs familiaux», nous la rend si participante des fatigues humaines que celui nous fait entrevoir que notre pénible quotidien n’est peut-être pas aussi banal que nous le pensions.
Oui, elle aussi a eu ses problèmes : de santé, d’argent, de relation, d’adaptation.
Qui sait combien de fois elle est rentrée du lavoir avec un mal de tête ou perdue dans ses pensées parce que, depuis plusieurs jours, Joseph voyait les clients se faire plus rares à l’atelier.
Qui sait à combien de portes elle a frappé en demandant quelques journées de travail pour son Jésus à la saison des olives.
Qui sait combien de fois, en plein midi, elle s’est évertuée à retourner à à tailler dans la pelisse déjà usée de Joseph un manteau pour son fils afin qu’il ne fasse pas trop mauvaise figure au milieu de ses camarades de Nazareth.
Comme toutes les épouses, elle aura eu des moments de crise avec son mari, dont, taciturne comme il était, elle ne comprenait pas toujours les silences.
Comme toutes les mères, elle aura surveillé, entre crainte et espérance, les phrases tumultueuses de l’adolescence de son fils.
Comme toutes les femmes, elle aura souffert de l’incompréhension, même de la part de ses deux grands amours sur la terre. Elle aura craint de les décevoir. Ou de ne pas être à la hauteur de son rôle.
Et, après avoir épanché dans les larmes la peine d’une solitude immense, elle aura finalement trouvé dans la prière, faite en commun le bonheur d’une communion située au-delà de la nature humaine.
À cette belle réflexion pour aujourd’hui, j’ajoute la prière qui s’ensuit et qui est d’une saveur digne de notre temps.
Sainte Marie, femme de tous les jours, tu es peut-être la seule à pouvoir comprendre que notre folie de te ramener dans les limites de notre expérience erre à terre n’est pas un signe de désacralisation.
Si nous osons, pour un instant, enlever ton auréole, c’est parce que nous voulons voir combien tu es belle la tête découverte.
Si nous éteignons les projecteurs dirigés sur toi, c’est qu’l nous semble aussi pouvoir mieux mesurer la toute-puissance de Dieu qui, derrière les ombres de ta chair, a caché les sources de la lumière.
Nous savons bien que tu as été destinée à naviguer en haute mer. Mais, si nous te contraignons à voguer près de la côte, ce n’est pas pour te réduire à pratiquer notre petit cabotage. C’est pour que, en te voyant si proche des plages de notre découragement, nous puissions prendre conscience que nous sommes appelés, nous aussi, à nous aventurer sur les océans de la liberté.
Sainte Marie, femme de tous les jours, aide-nous à comprendre que le chapitre le plus fécond de la théologie n’est pas celui qui te place au centre de la Bible ou de la patristique, de la spiritualité ou de la liturgie, des dogmes ou de l’art. Mais c’est celui qui te place à l’int.érieur de a maison de Nazareth. Là où, parmi les marmites et les métiers à tisser, au milieu des larmes et des prières, entre les pelotes de laine et les rouleaux de l’Écriture, tu as expérimenté dans la profondeur de ta féminité toute simple, des joies sans malices, des amertumes dans désespoirs, des départs sans retours.
Sainte Marie, femme de tous les jours, libère-nous des nostalgies de l’épopée et apprends-nous à considérer la vie quotidienne comme le chantier où se construit l’histoire du Salut.
Libère-nous de nos peurs pour que nous puissions expérimenter, comme toi, l’abandon à la volonté de Dieu, dans la monotonie du temps et dans la lente agonie des heures qui passent.
Et reviens marcher discrètement à nos côtés, â créature extraordinaire, amoureuse des choses ordinaires, toi qui, avant d’être couronnée Reine du Ciel, a avalé la poussière de notre pauvre terre.