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Réflexion libre sur différents sujets sociaux, culturels, religieux. Je suis disponible à répondre aux questions des lecteurs.

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La roche bavarde

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Je marchais dans un sentier pédestre, le long d'une falaise qui devait mener à une promesse accomplie à la suite d'un naufrage. Quelques nuages à l'horizon ne se faisaient pas menaçants. Mon pied était assuré de son pas. Il y avait une grotte creusée à même le flanc de la montagne. A l'ombre du soleil et à l'abri du vent, je m'y suis installé. La fraîcheur de la crevasse faisait du bien à l'être fatigué que j'étais devenu. Je m'y suis endormi et je ne sais pour combien de temps.

A mon éveil, le soleil était ailleurs et se préparait pour la nuit en laissant un aspect entre chien et loup. Je ne savais pas si je devais apprivoiser le chien ou craindre le loup. Allais-je passer la nuit dans cette grotte qui se faisait de plus en plus lugubre ou risquer la descente pour reprendre mon point de départ à un autre moment? Allais-je prendre en charge de faire face à ma nuit comme un repli caché du subconscient? J'étais là, dans une crevasse de la nature qu'on retrouve en soi quand on se replie entièrement sur soi-même.

J'ai allumé un feu avec les branches laissées là pour mortes et inutiles. A la lueur de la flamme, une roche inerte prenait les allures d'un visage humain. Quelqu'un m'épiait et je ne pouvais fuir son regard.

-- Tu me fais peur, lui dis-je.

--Peur de quoi, me demanda-t-elle?

--Tu parles?

-- Non, me dit-elle. Mais tu sembles le croire puisque tu me parles!

-- Je ne te parle pas, lui dis-je. Je me parle. Je ne me comprends pas. Comme un défi sur ma route, j'ai voulu gravir cette montagne pour voir ce qu'elle cachait de l'horizon. Je me suis senti fatigué de cette route qui ne cesse de monter alors que je la voudrais tant comme mon égale sur une route qui m'est accessible. Je me suis alors reposé dans cet espace rafraîchissant de mon être, pensant que peut-être…..

-- Et le temps a filé à ton insu, continua la roche. Tu te sens désemparé. Regrettes-tu ton défi?

-- Je ne regrette pas le défi que je m'étais donné, lui dis-je. Mais je regrette un peu le repos que je me suis permis. J'étais peut-être plus près de mon but que je le croyais. Et de tous mes projets, dormir à la belle étoile n'en faisait pas partie!

-- A moins que tu parles de moi comme si j'étais une étoile, les étoiles dont tu parles sont dehors, me dit-elle.

-- Mais si je vais dehors, lui dis-je, je risque de tomber. Le sentier est étroit et la falaise est profonde. Ici, je me sens à l'abri des dangers de la nuit. Mais je m'y sens tellement seul et incertain.

--Mais, je suis là! me dit la roche. Je peux te tenir compagnie. Les cailloux qu'on peut lancer à sa guise me disent bavarde, mais c'est parce qu'elles ne peuvent pas me faire subir le sort qu’elles voudraient m’infliger. Comme un repli de ton subconscient, tu te reposes dans cet espace en toi que tu ne fréquentes que très peu. Il te paraît lugubre tellement tu ne le connais pas. Moi, je suis la gardienne de cet espace comme une conviction profonde que rien ni personne ne peut toucher, ne peut bouger. On peut me lancer la parole acerbe qui blesse, je la laisse se perdre dans le temps et l'espace.

-- Que fais-tu de tes journées? lui demandai-je comme pour mieux l'apprivoiser.

-- Je regarde passer les gens qui, comme toi, se donnent des sommets à atteindre, des buts à réaliser. Leur but est tellement important qu'ils se l'imposent comme objectif ultime à leur vie. Ils ne voient rien d'autre, même pas ces oasis dans le repli de ce qui leur est le plus proche, le plus intime d'eux-mêmes!

-- Tu es la gardienne de mon temps, lui dis-je sur un ton méditatif. J'ai peur de ne jamais atteindre mon objectif en perdant mon temps à jaser avec toi.

-- On peut perdre son temps à penser à des choses qu'on ne saurait dire ou écrire, me dit-elle sur un ton ferme et convaincu. Vas-tu quelque part ce soir? Mets-toi à l'aise. Détends-toi. Tu peux faire ton chez toi pour le temps que tu es là. Je ne suis pas dangereuse, à moins que tu me donnes une mission d'être qui ne m'appartienne pas. Tu n'as qu'à éteindre le feu et tu ne me verras plus. Tu n'as qu'à penser à autre chose et tu ne m'entendras plus. Mais je t'avertis, tu auras peur de tes pensées et de ce que tu ne vois pas.

J'enlevai mes souliers de marche et mes chaussettes. Je m'allongeai près du feu, toujours prêt à y mettre d'autre bois pour ne pas laisser éteindre la flamme qui faisait de ce lieu lugubre un sanctuaire intime. Des dessins se traçaient sur les parois de cet espace que j'apprenais à connaître par cette unique expérience de naître avec de telles limites.

-- La marche dans ce sentier par lequel tu es venu jusqu'à moi ne t'a pas été facile, me dit la roche. Tes pieds sentent l'effort de la route.

-- Est-ce que mes pieds puent trop? lui demandai-je. L'odeur t'est-il désagréable?

-- La puanteur n'existe pas pour moi, me dit la roche. Je ne reconnais que l'odeur des efforts. Ce repos que tu te donnes t'a coûté un grand prix. Tu as droit au service payé à grand coup d'effort.

-- J'ai pourtant fait de grands efforts qui n'ont pas toujours été reconnus, lui dis-je. Je n'étais pas parmi les premiers de mes classes, et pourtant je travaillais fort.

-- La vie est une école sans grade et sans diplôme. Mais qu'on en apprend des choses! me confia la roche bavarde. La vie, c'est le professeur le plus exigeant que je connaisse. C'est en l'étudiant qu'on arrive à se comprendre.

--Est-ce que je peux te poser une question? lui demandai-je.

-- Une seule? Nous avons toute la nuit devant nous. Ta question est mieux d'exiger une longue réponse!

-- Qu'est-ce que la vérité?

-- La vérité, c'est la nudité des propos que nous entretenons entre nous et qui révèle la splendeur de notre âme, me répondit la roche.

-- Mais tu n'as pas d'âme!

-- Mais j'ai la parole quand on veut bien m'écouter au-delà de ce qu'on voudrait que je dise!

-- Qui peut bien vouloir écouter une roche?

-- Toi, me dit-elle.

-- Mais ai-je le choix?

-- Non, me dit la roche. Mais les plus belles lumières de la vie nous viennent toujours de ce que nous n'avons pas choisi de vivre comme éclairage. Qu'est-ce que tu aimerais me dire et que tu ne voudrais pas que d'autres sachent?

-- Un jour, lui dis-je sur un ton méditatif, j'étais au Saguenay pour un travail d'université. J'ai beaucoup d'amis au Saguenay. Puis est venue cette pluie torrentielle infâme qui a tout lavé. Un lac s'est enflé d'orgueil et les rivières regorgeaient de puissances inestimables. Tout un quartier de La Baie a été anéanti. J'ai vu les maisons de mes amis se faire emporter sans discrimination les unes comme les autres. La ferme des parents d'un grand ami y a passé, ne laissant plus d'héritage pour personne qui survivrait. Sauf peut-être le souvenir de ce que les choses étaient avant le déluge.

-- Je comprends, fit la roche.

-- Non, tu ne comprends pas! lui criai-je. Tu es ici à l'abri du soleil et de la pluie. Tu regardes passer les gens et tu penses connaître leurs efforts parce que tu reconnais leur puanteur! Tu ne dis rien!

-- Je suis une roche bavarde seulement si on prend le risque de me questionner, me dit la roche. Ce n'est pas parce que je ne dis rien de ce que les gens veulent entendre que je n'ai rien à dire. Je vais te révéler un secret, Daniel. Vous les humains, vous connaissez beaucoup de choses sur le monde à cause de la télévision. Par elle, la planète entière a été témoin de ce déluge. Mais est-ce que tu sais que nous, les éléments de la nature, nous avons aussi notre réseau d'information? Avant le déluge, chaque fois que le Soleil passait devant ma grotte, il me donnait des nouvelles de ma cousine; cette roche isolée sur les rives de la Rivière Ah! Ah!, à cet endroit appelé " Les Eaux Mortes "!

Mes yeux se sont ouverts très grands et trahissaient la stupéfaction qui m'envahissait tel ce déluge qui a tout emporté sur son passage.

-- Eh oui, Daniel, continua la roche. Tu te souviens quand tu allais te baigner avec cette famille aux Eaux Mortes? La roche sur laquelle tu t'asseyais pour te laver les pieds avant de mettre tes chaussettes, cette roche était ma cousine. Moi aussi j'ai pleuré en secret dans ce déluge. Non pour les gens de La Baie et des Eaux Mortes qui ont tout perdu, mais pour ma cousine la roche que le Soleil ne voyait plus parce qu'elle a été emportée par les eaux agitées pour ne plus être mortes!

Mes yeux se sont faits lourds de peine. Des amis avaient perdu tant de choses alors que mon amie avait perdu quelqu'un. Je pleurais les choses qui portaient la couleur des gens que j'aimais, alors que cette roche intime pleurait quelqu'un qui donnait à ces lieux inédits et reposants les couleurs d'une chaise improvisée dans ce reposoir où on refait ses forces en s'amusant dans une eau vivante quoi qu'on la dise morte. Quelqu'un comme une chose sur laquelle on peut s'asseoir pour se laver les pieds avant de mettre ses chaussettes.

-- Pouvons-nous pleurer ensemble? lui demandai-je discrètement.

-- Pourquoi pleurer? Il y a tant de choses à découvrir, même quand cela fait mal, même quand cela fait peur! Par exemple, je n'avais jamais vu le fond de ma grotte avant que tu y viennes te reposer et y faire un feu. Le jour, c'est dehors que la lumière luit de tous ses feux! Sais-tu tout ce que j'ai pu voir parce que les gens ne s'arrêtent ici que pour y déposer un résidu de la nature et ce, en toute discrétion afin de poursuivre un idéal que je ne connais pas mais qui semble intéressant. Comme si on pouvait déposer n'importe quoi, là où personne ne vient! Mais toi, tu es le premier à s'y arrêter pour la nuit. Tu y as fait une lumière qui éclaire cet espace que j'habite depuis si longtemps sans la connaître vraiment.

-- Si tu pouvais parler pour que nous te comprenions, que dirais-tu? demandai-je à la roche.

-- Je ferais d'abord une revendication, une réquisition en bonne et due forme, me dit la roche.

-- Comme quoi? insistai-je.

-- Une bécosse de l'autre côté du sentier pour qu'on respecte ces lieux qui ne sont pas un dépôt de ce qu'on aime oublier! me lança la roche d'un seul trait.

J'ajoutai quelques morceaux de bois au feu comme pour entretenir notre conversation. 

-- C'est bien que tu penses à entretenir la lumière dans cette crevasse de ton subconscient, me fit la roche. Je commençais à en avoir honte à force de voir les gens passer sans la regarder. Je n'avais jamais réalisé à quel point cette crevasse peut devenir une grotte aussi reposante qu'une baignade dans une eau fraîche et limpide!

-- Qu'aimerais-tu savoir de moi? demandai-je à la roche.

-- En dépit de tout ce que tu me dis, j'ai de la peine à croire que je suis en présence de quelqu'un qui appréciait ma cousine pour le siège qu'elle lui offrait. Avoir des mains, je te dévêtirais pour voir si tu as vraiment le corps de cet Acadien dont me parlait ma cousine des Eaux Mortes. Car il y avait au Saguenay, à l'époque où ma cousine dictait au Soleil les nouvelles qu'il me communiquait, un Acadien qui avait fait du Saguenay son Royaume au même titre que ceux qui y demeurent. Il s'y plaisait comme cette majestueuse rivière qui coule entre les montagnes pour y faire un fjord. Souvent, suivant la façon de faire de La Maison où il travaillait, il distribuait des pains et des gâteaux à des familles qui avaient faim et étaient sans moyens. Mais encore plus, il distribuait des sourires et des poignées de mains pour encourager ceux à qui la vie faisait mal et dont l'existence se faisait lourde. Avec lui, un pauvre gueux devenait une personne au contact de cet Acadien en quête d'un pays, d'une nation, de frères. Une eau paraît morte à cause de sa tranquillité. Mais elle est pleine de vie quand quelqu'un vient s'y réfugier pour se rafraîchir de la chaleur du jour et des sueurs de la vie.

Je me suis dévêtu jusqu'à mon sous-vêtement. La roche était là à me regarder alors que je m'allongeais près du feu comme jadis je m'allongeais sur l'herbe verte des rives des Eaux Mortes de La Baie. Et là, dans la crevasse d'un repli, dans une grotte perdue dans une montagne de défis à relever, une roche laissa suinter une larme dans la pénombre de son existence. Je me suis endormi en pensant à ceux dont j'avais perdu l'amitié avec le temps qui passe trop vite alors que la pierre dure au cœur chaud de ma roche inerte comme une eau morte rêve de sa cousine perdue dans les eaux mouvementées d'un déluge qui a marqué l'histoire.

Cousine roche, où es-tu? Amis du Saguenay où êtes-vous? Le temps passe comme l'eau qui ruisselle. Un souvenir intense devient déluge qui emporte tout sur son passage. Le temps donne des âges à la vie. Et se sont ces âges, comme un déluge, qui transportent une expérience agonisante vers un souvenir qui ne saurait mourir.

Le lendemain, je me suis réveillé en contemplant cette roche que je croyais silencieuse. Je pouvais alors donner des prénoms de personnes aimées et identifiées à cette roche. Des personnes ordinaires qui comptaient sur moi dans la vie comme je comptais sur eux dans les eaux calmes aux limites d'une ville qui porte le nom de son charme : La Baie. Car ce que seuls les véritables amis connaissent de moi c'est que, sans lunettes, je suis myope à ne plus distinguer une rive de l'autre. Presque aveugle comme une taupe, je comptais sur mes amis de baignade pour me guider vers la bonne rive, alors qu'ils comptaient sur moi pour les orienter vers le vrai port de leur vie.

Je suis descendu de la montagne mais non sans regarder cette roche bavarde à cause de mon désir de la connaître. Elle ne me regardait plus, elle ne suintait plus. Mais j'ai cru reconnaître un sourire en coin d'une complice qui avait agrémenté une partie obscure de ma nuit. L'idéal tant recherché n'était pas à ce sommet que je cherchais à atteindre. Il était là où je ne l'attendais pas.

Il y a toujours une roche à l'entrée d'une crevasse en nous. On ne la trouve que par accident, à la recherche d'un idéal qu'on croyait ailleurs. Contrairement à d'autres qui passent sans la voir, j'ai fait mon chez moi chez elle. S'il y a de ces roches cousines dont on n'entendra plus parler, il y a aussi de ces situations qu'on ne revivra plus telles que ces eaux mortes remplies de vie. Il est bon d'avoir une grotte à éclairer par le feu de nos nuits quand l'idéal rêvé se fait attendre sur des sommets trop hauts pour une seule excursion.

Daniel LeClair

 

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