La liberté de vivre peut être une utopie à moins qu'elle ne soit située dans un contexte de croissance. En la fête des Acadiens où le réflexe de se tourner vers le passé est inévitable, je me sens comme ce lièvre qui rencontre la biche de son histoire. Dans les contraintes, l'oppression et les persécutions se sont quand même exercées des libertés fondamentales indéniables, celles de résister à la persécution, de dépasser l'oppression et de se libérer des contraintes extérieures. L'Acadie a une histoire dotée d'une dignité capable d'inspirer d'autres peuples aux prises avec les mêmes situations sociales, culturelles et politiques. Mais en quoi s'exerce la véritable liberté de vivre?
Cette liberté s'exerce dans les rencontres franches et honnêtes avec les autres. Ce soir, j'ai eu une rencontre fantastique avec Jean-Pierre. Il partira sous peu avec sa petite famille pour Chicago. Il m'a longuement questionné sur la situation pastorale qui m'amène à prendre un recul du ministère dans quelques semaines. Et déjà, dans cet échange de confidences et de confiance, des traits se dessinent comme autant de résistances contre les contraintes, l'oppression et les persécutions ressenties. Ces dernières peuvent être aussi bien au niveau émotif que physique, mais elles existent néanmoins. Y faire face aujourd'hui exige autant de courage et d'audace qu'il en a fallu à nos ancêtres pour nous conduire à ce que nous célébrons en ce 15 août 2007.
Cette rencontre avec Jean-Pierre me donne déjà un avant-goût des prises de conscience à venir. La distance physique que je prendrai avec ce qui me cause autant de contraintes me sera salutaire. Je pourrai considérer l'itinéraire qui me permettra de m'inspirer d'Évangéline et de Gabriel selon Longfellow ou Pélagie la Charrette d'Antonine Maillet et d'écrire dans ma propre existence une page qui vaudra bien celles des historiens.
La liberté est une utopie quand elle est basée sur les exigences extérieures comme c'est le cas en pastorale actuellement. Sous prétexte que je ne fermerai pas de paroisses dans mon Unité Pastorale, ai-je l'obligation morale de sauver les églises en jouant à la roulette russe avec les horaires de messes pour que les heures des célébrations conviennent à une meilleure rentabilité des quêtes? C'est une contrainte qui hypothèque le ministère de la Parole et des Sacrements dont j'ai la charge avec mon évêque. On peut m'arrêter d'écrire, mais on ne pourra jamais m'enlever le sens de l'observation et la sensibilité de l'écrivain. Dois-je continuer à subir une telle persécution? Ces composantes de l'écriture m'habitent et me hanteront si je ne pose pas l'acte d'étaler des mots qui expriment au présent une réalité que les historiens de demain pourraient considérer comme la continuité de l'oppression historique liée à l'Acadie.
L'acte de vivre peut être aussi artificielle qu'une pièce de théâtre dont on ne reconnaît plus le fil conducteur qui assure l'intrigue de la scène et l'intérêt des auditeurs. Ma rencontre avec Jean-Pierre est une rencontre franche, honnête et respectueuse de ma liberté fondamentale de vivre et de faire des choix sensés augurer les rencontres des prochains mois. Je sens déjà la liberté de coeur et d'esprit avec laquelle je rendrai mes comptes à mon évêque afin d'établir les nouveaux paramètres du ministère à venir. L'histoire de l'Acadie continue sous d'autres formes, comme la musique traditionnelle donne lieu à une nouvelle génération de musiciens qui s'amusent avec des instruments de musique inconnus à l'époque de la déportation.
Je ne me sens pas déporté vers des terres inconnues, mais plutôt transporté vers une terre que je ne connais pas encore mais qui sera mienne avec mes descendants. Non pas une terre d'exil en exproprié, mais une terre d'accueil bien apropriée à ma liberté de vivre.