| Il n'est pas facile d'écrire sur les amours pervers. Nous en avons tous à des degrés plus ou moins acceptables. On est tous un peu pervers. Se l'avouer est un signe d'une certaine maturité. J'aurais pu intituler ce texte : "Qui suis-je?" Enfin, j'ai choisi de l'appeler par son nom. Ce que je suis est un secret. Je ne peux pas le révéler, sinon je le tuerais. Si je ne tenais pas compte de cette loi fondamentale du secret je serais digne d'un criminel de guerre. Je pourrais alors me regarder dans la magie du miroir comme on regarde un condamné sans procès. Révéler son secret, c'est perdre son identité. C'est perdre la vie sans mourir. C'est s'enterrer soi-même, discrètement, sans funérailles et sans glas. C'est se traîner soi-même vers sa fosse, faute de n'avoir personne pour nous y porter dans la dignité d'une belle cérémonie. Le secret fait vivre. Mais il blesse parfois. Le secret nous permet de comprendre alors qu'on est peu ou pas compris. Le secret pousse à aimer, souvent trop et mal parce qu'on donne beaucoup et souvent, ce don finit par faire mal à l'âme. Quand je pense à ce secret qui fait vivre, je le compare souvent à celui qui tue. Cela aide à comprendre des choses inaudibles. Je nommerai ce type Jocelyn, mais sachez que ce n'est pas son nom véritable et ce, parce que je veux le respecter dans son secret. C'était à l'époque où je travaillais en toxicomanie. J'étais consultant pour Revenu-Québec de la Vieille-Capitale. On me confiait ceux qui ne pouvaient pas se sortir de l'assistance sociale à cause d'un problème de drogue. Je jouais sur les trois paliers de l'intervention; primaire, secondaire et accompagnement. Jocelyn trouvait une passion à vivre le sadomasochisme, une déviation sexuelle, entre hommes. Il jouait le rôle de l'esclave. En me décrivant les scènes qu'il aimait vivre, j'en suis arrivé à comprendre son problème de drogue. Nous avons analysé les mystères de ces relations enchaînées dans de tels fantasmes. Reconnaître son secret, c'est libérer ses relations pour mieux harmoniser les rencontres qui stimulent l'acte de vivre. Être ligoté aux pieds et menotté aux mains, les yeux fermés par un bandeau, se faire martyriser dans tous les sens du mot camoufler un mystère apeurant en soi. Il n'y a pas d'amour à donner par soumission et ce, même si on aime cela. On ne comble pas le vide en l'anéantissant d'un non sens. Pour se comprendre dans ses relations, il faut saisir le symbolisme des parties du corps qui entrent dans la relation avec l'autre. La bouche est le lieu de la communion, les mains l'espace de l'accueil. Les yeux représentent nos capacités de se donner des points de repère pour s'orienter. L'anus est le lieu de la créativité : les experts s'entendent pour dire que les selles sont la première création chez l'enfant. L'enfant qui n'accepte pas ses selles ne sera jamais satisfait de ce qu'il fera dans la vie. Le pénis est le lieu du désir alors que les pieds représentent les convictions sur lesquelles on se tient pour avancer dans la vie. L'abdomen est le lieu de la conversion puisque celle-ci ressemble à la digestion. La gorge est le lieu d'intégration puisque intégrer c'est avaler, comme si c'était une soupe de sa mère, ce que la vie nous présente. L'image de la relation était évocatrice. Se faire ligoter dans ses convictions et se faire menotter dans sa capacité d'accueillir l'autre, trouver un plaisir à se faire imposer un désir qui n'était pas le sien, à la fois en son lieu de créativité et dans son sens de la communion. Devait-il intégrer une identité qui n'était pas la sienne? Dans une telle relation, la drogue était sa planche de salut. Il lui fallait rétablir la dignité de ses relations avant d'envisager son problème de drogue. Et dire que cette perversion était tenue cachée. Rien ne paraissait à le rencontrer sur la rue. Je lui ai présenté mon médecin pour un examen médical. Il avait refusé un dépistage du sida. Quelques années plus tard, j'ai vu sa photo sur le mur de la chapelle d'une maison pour sidéens. Il y est mort de ce qu'il avait le plus peur. Nos secrets sont souvent sources de perversions lorsque mal compris. Nous sommes des êtres de relation, cela est incontournable. Mais une relation se cultive comme un jardin. Tout ce qu'on y laisse pousser prend racine. On ne peut pas tout prendre de ses secrets comme on ne peut pas boire tout l'océan pour se convaincre qu'il est salé. Il faut savoir choisir et souvent remettre en question nos choix. Les perversions les plus difficiles sont souvent celles auxquelles on ne s'attendait pas. Je ne me laisse plus impressionner par ceux qui me parlent de la prière et de Dieu. Mais je me laisse toucher par ceux qui vivent leur prière, souvent au prix de grands sacrifices. Je me laisse interpeller par ceux chez qui on peut deviner une tendresse de Dieu dans un geste humain. Je ne doute pas que celui que j’appelle Jocelyn et ceux qui lui ressemblent soient dans le Lumière de Dieu. Mais est-ce auprès du Soleil du jour ou d'une étoile de la nuit? Je ne sais pas. Car la vraie lumière chez Jocelyn était un mystère, un mystère compris de Dieu seul. Daniel LeClair |