Réflexion libre sur différents sujets sociaux, culturels, religieux. Je suis disponible à répondre aux questions des lecteurs.
Monsieur et Madame Turcotte,
Personne ne pense à vous quand qu’on publie ouvertement, au nom de la liberté d’expression, les réactions du public au verdict du jury suite au procès de votre fils. Sachez qu’à mes yeux, vous n’avez pas mis au monde un monstre. Il est peut-être à l’image de la société dans laquelle nous vivons. On court aux situations urgentes tant on est pressé pour acquérir les nouveautés des impératifs renouvelables de la vie.
Je peux imaginer votre cauchemar. Vous avez transmis des valeurs solides à votre fils, des valeurs qu’il a su transmettre à son tour à l’égard de ses patients en cardiologie. Malheureusement, tout cela a été anéanti dans un drame que personne ne pouvait prévoir. Il y a tant de choses qui n’arrivent qu’aux autres dont on se sent immunisé. J’imagine la longue nuit qui a précédé la découverte du drame. Dans votre cœur de mère, vous saviez que quelque chose n’allait pas bien. Vous le pressentiez sans pouvoir le nommer, sans pouvoir deviner l’impensable. Pour la société, votre fils n’est plus ce cardiologue qui a sauvé tant de vies mais pour vous, il est encore votre fils et vous l’aimez toujours.
Si le Dieu de ma foi était magicien, j’emprunterais sa baguette pour vous enlever ce pesant fardeau qui paralyse votre cœur de mère. Et oui, le cœur d’une mère est le seul organe que les cardiologues ne peuvent soigner tant il est mystérieux, pour ne pas dire divin. En ma qualité de prêtre, je viens vous demander pardon pour tout ce qui s’écrit sur votre fils, son procès et le verdict qu’il s’en est suivi et surtout, sur ce qu’on croit être son avenir. À partir de ce que vous vivez, j’essaie d’imaginer la tonalité des paroles de Jésus en croix : «Père, pardonne-leur. Ils ne savent pas…» Ils ne savent pas le mal qu’ils vous font en parlant ainsi de votre fils. Non, Madame Turcotte, vous n’avez pas mis au monde un monstre. Vous lui avez tout donné ce que des parents responsables pouvaient donner. Mais vous ne pouviez pas le mettre à l’abri de ce mal de vivre qui assure le pain et le beurre des médias. S’il n’y avait pas de drames comme celui qui vous accable, les médias n’auraient pas de raison d’être. C’est triste et fort malheureux. On voudrait tant qu’il en soit autrement mais pas quel bout faut-il commencer pour y parvenir?
N’y a-t-il que la souffrance pour éveiller les forces vitales qui dorment en nous? Comme prêtre, je suis souvent surpris des histoires souffrantes des familles qui demandent des funérailles pour un proche. Il y a un petit quelque chose chez les adultes qui ressemble à vos petits-enfants qui ont péri dans cette mésaventure. Le geste de votre fils restera toujours incompréhensible. On ne comprendra jamais comment sa formation de médecin n’a pas servi à le protéger dans ses rapports intimes avec ses proches. On ne saura jamais à quoi pensait Guy ou s’il avait encore les facultés pour raisonner sa situation. L’homme est foncièrement coincé entre deux entités qu’il ne comprendra jamais. D’une part, il y a la nature qui ne pardonne jamais et d’autre part, il y a Dieu qui pardonne toujours. L’homme pardonne parfois, selon que son cœur soit tourné vers Dieu ou vers sa nature. Ceux qui dénoncent la situation comme une vengeance à l’égard de votre ex-bru prennent aussi position en faveur de la nature vengeresse. Serait-ce un déni de Dieu, de sa miséricorde et de sa tendresse? Y répondre serait un jugement téméraire. Vous seriez en droit de me demander où était Dieu dans un événement comme celui qui vous préoccupe. Je Le cherche aussi. Une chose m’est certaine, toutefois, Il n’est dans la vengeance naturelle du reflexe humain. Ne cherchez pas Dieu chez ceux qui Le renient.
Monsieur et Madame Turcotte, j’ai tenté d’écrire un texte aussi long que les sentiments qui m’habitent à votre égard. Ma compassion à votre intention ne se mesure pas au nombre de mots que je suis capable d’écrire dans une phrase sans ponctuation. La vie est injuste à votre égard. Vous êtes en deuil d’un fils que la société renie ouvertement. Sans en être mort, il ne sait plus vivre avec lui-même et les leçons de sa petite enfance que vous lui avez faites ne servent plus. Confondu et identifié à son geste, il est rejeté et considéré comme moins que rien. L’enfant que vous avez élevé et que vous aimez encore a appris de vous à prendre des décisions responsables pour la santé de ses patients. On ne saura jamais pourquoi cette faculté lui a fait défaut par rapport à son avenir et à ses enfants ce soir de février 2009, sûrement il ne se savait pas malade à ce point. Je vous souhaite le courage dont seuls des parents aimants peuvent manifester avec force. Pour ma part, je vous assure du soutien de ma prière. C’est humble comme soutien par rapport à votre grand besoin de compassion mais là est la limite avec laquelle j’ai appris à vivre.
Comme moi, regrettez-vous que Dieu ne nous ait pas donné une fiche d’instruction pour bien utiliser la vie qu’il nous a donnée? Sans instruction, elle parait parfois comme un cadeau empoisonné. Mais l’instruction est incluse dans une phrase oubliée avec son auteur: «Aimez-vous les uns et les autres comme moi je vous ai aimés.» Simple à dire mais pas facile à mettre en pratique. C’est probablement une autre maladresse de ma part mais j’ai quand même tenté de le vivre en écrivant ces mots. N'y a-t-il pas un autre auteur, Québécois celui-ci, qui a dit: «Quand les hommes vivront d'amour...?» On cherche encore des hommes capables d'un tel amour.
Daniel LeClair ptre