| Une chanson de l'opéra "Carmen" dit que l'amour est enfant de Bohême et n'a jamais connu de loi. On doit admettre qu'il y a là quelque chose de vrai. Mais comment faire de l'amour une expérience pacificatrice et constructive? L'amour doit répondre à une forme de loi puisqu'il l'engendre. Quelle est donc la loi qui régit le cœur et qui incite à aimer en dépit des controverses qu'il engendre? Cette loi est-elle universelle? Si oui, pourquoi est-il si difficile de l'appliquer à tous et qu'il y a tant de gens qui en souffrent? Si le cœur a mal c'est qu'on lui a imposé une loi qui ne lui convenait pas. C'est le risque de vivre. Le jour où nous nous sentons assez responsables pour assumer sa propre vie et ses sources de bonheur, nous sommes déjà contaminés par un ensemble de règles qui ne nous convenait pas. On peut alors perdre beaucoup de temps et d'énergie à tenter de comprendre pourquoi nous avons été si peu aimés alors que l'Amour est le propre de l'être humain. Nous devons survivre à un système de règles à contrecœur pour apprendre à aimer avec les difficultés du cœur. Un oiseau doit répondre à un ensemble de lois physiques liées à sa condition d'oiseau afin de pouvoir voler. Pourtant, la volaille répond à ces lois et elle ne vole pas. Par contre, le colibri ne répond pas à ces lois et pourtant il vole. En fait, c'est parce qu'il est libéré des lois physiques qui identifient l'oiseau migrateur que le colibri peut voler sur place et se déplacer à reculons dans un même vol. La somatisation est un processus reconnu en psychologie. Elle n'est pas le fruit de l'imaginaire comme l'entourage aime pavaner. Les symptômes sont réels et sans contredits. Les annales de la médecine diront que ce sont des symptômes sans causes. Une adolescente a des cycles menstruels pénibles et douloureux à en être alitée. Son système reproducteur est atteint. Ce que son corps est à lui dire c'est qu'elle ne pourra jamais reproduire le schéma familial dans lequel elle est née et a grandi. La somatisation est un appel à se sortir d'une structure pour se structurer autrement. Cet appel est dans l'ordre d'une vocation à être autrement avec la mission de vivre avec plus d'authenticité. Il y a des formes de dépressions essentielles pour remettre en place une structure inadéquate qui porte atteinte à la vie en soi. Le cœur aimant a souvent besoin de la loi du mal-aimé pour pouvoir réaliser sa mission d'aimer avec sa vocation d'être. La morale, aussi essentielle soit-elle, n'est pas faite pour l'individu mais pour la collectivité dans laquelle il conçoit vivre. Une morale est toujours un ensemble de normes pour une collectivité; la famille, le quartier, la ville, la province et le pays. Les mal-aimés sont toujours en opposition ou en contradiction avec la collectivité. Le rejet et l'emprisonnement constituent le sceau de ces contradictions. Si la loi physique des oiseaux volants était la norme, la poule de nos fermes et le colibri seraient les rejetés à être emprisonnés. Si une loi s'explique, elle ne se justifie pas. En fait, une loi ne doit pas s'expliquer par elle-même. Elle ne se justifie que dans la mesure où elle explique ce qu'elle protège. C'est un regard humain de compassion sur le protégé. Si le protégé en souffre, il faut situer le regard dans un autre contexte. Ce qui ne peut se dire se dira dans l`écriture faute de pouvoir crier. Parlez-moi des oiseaux migrateurs et je comprendrai la loi physique qui régit sa liberté de voler vers d'autres horizons. Toutefois, ce qui est dit de l'oiseau migrateur ne contredit pas la mission de la volaille de nos basses-cours qui ne vole pas ni le projet des colibris qui volent autrement. La loi condamne ce qu'elle ne peut libérer. En justifiant les oiseaux migrateurs comme la norme qui justifie la loi physique des oiseaux qui volent, on accuse le colibri d'être volage à cause de ses facultés extraordinaires et la poule est condamnée à être paresseuse à cause de sa limite à nos basses-cours. Dis-moi ce que ton cœur aime et je te dirai la loi qui lui convient. Il y a de ces lois, quoiqu'elles répondent aux normes d'une collectivité, qui portent atteinte à l'individu dans sa particularité d'être unique. Alors on sacrifie et on crucifie l'individu dans ses facultés d'aimer au nom d'une collectivité qui a perdu sa faculté d'aimer dans une loi sur l'amour. Il ne faut pas se surprendre d'une contre-réaction de l'individu par rapport à la collectivité, que celle-ci soit au niveau de sa famille, de son quartier, de sa ville, de sa province ou de son pays. On en apprendrait plus sur notre société si on laissait parler les murs de nos prisons. Avez-vous déjà entendu les confidences d'une maison de réhabilitation et de réinsertion sociale? Il y a l'amour du cœur et l'orientation qui nous est permis de lui donner. L'amour du cœur appartient à l'individu qui aime. L'orientation est toujours choisie en collectivité. Souvent le cœur se sent infirme dans son amour parce que l'orientation donnée n'a pas de forme; elle ne permet pas l'épanouissement de la source d'aimer. Alors, l'individu se blesse dans son amour avant d'avoir fait l'expérience d'aimer. Les toxicomanes en ont long à dire sur ce sujet. La toxicomanie est la somatisation de ce qu'une société se cache à elle-même. L'amour libère, l'amour fait vivre. Mais l'amour fait aussi mal et fait encore plus peur. L'amour n'est jamais gratuit. Il revient à celui qui aime pour reforger sa capacité d'aimer. C'est ainsi que l'amour engendre l'être aimé et l'être aimant au-delà de ce qui fait mal, au-delà de ce qui fait peur. C'est la façon d'aimer qui enchaîne l'amour qui fait mal. Et ce sont les chaînes de cet amour qui font peur. Un cœur mal aimé fait mal quand il aime car il aime de peur de perdre. C'est en aimant qu'on définit les lois de l'amour qui nous habite alors que c'est en définissant l'amour dont on rêve qu'on s'empêche d'aimer à notre mesure. Dans ce marasme boueux et opaque des émotions et des sentiments, par où commencer? Par le bout du cœur qui se présente en premier. C'est toujours le plus blessé qui fait surface en premier. C'est là l'important d'abord. Le reste suivra après coup. Et si je n'aime pas le bout que le cœur me présente, ce n'est donc pas mon cœur que j'aime mais ce qu'il offre. Le problème est alors moi et non mon cœur. Je lui applique la loi de l'offre et de la demande. Je n'ai pas à demander ce que le cœur offre, mais à l'accueillir. C'est l'accueil qui permettra la communion qui s'en suivra. Le corps transpose ce que l'individu ne peut poser comme vérité fondamentale. On ne choisit pas le don quand on aime la personne qui donne. Daniel LeClair |