| Je ne peux pas nommer mon texte. Je ne veux pas l'identifier par un nom. Je veux tout simplement en vivre. Le laisser rôder parce que c'est ainsi qu'il se plaît à vivre; lui qui appelle, interpelle et rappelle l'inconnu oublié parce que méconnu dans son terroir de connaissances. Peut-on nommer l'air que l'on respire? Peut-on nommer les idées qui nous habitent? Peut-on nommer le rêve qui nous tient éveillé? Si oui, un tel air n'apporte pas le souffle de vie, de telles idées ne créent pas de projets, de tels rêves n'engendrent pas le repos. A tout nommer on en perd le goût de vivre, le goût de créer et on se fatigue à ne rien faire. Ce soir, j'ai marché sur la plage avec une amie qui me partageait ses combats de fille avec une mère qu'elle ne sent pas la sienne. Plus tard, j'ai partagé une bière avec un père qui se cherchait dans la mort de son fils. Deux deuils à vivre comme une charrue qui fend et vire la tourbe de nos vies pour déraciner ce que l'on croyait pourtant plus profond. L'inconnu nous habite tel l'air qu'on respire sans y reconnaître le souffle de la vie. L'inconnu donne à nos idées la possibilité de hanter ce qui devrait se créer en nous. L'inconnu engendre dans nos rêves la peur des cauchemars avant qu'ils n'apparaissent. Cet inconnu peut engendrer la mort en nous par cette peur qui paralyse. Certaines morts sont confirmées; elles sont suivies de funérailles dignes du genre humain. Elles sont vécues par un père qui aide à déposer le cercueil de son fils en terre. Mais d'autres morts sont en attente de funérailles car la dépouille respire encore. Comme un fils qui a détruit la famille par l'alcool et qui va encore se saouler pour oublier le deuil qu’il devra vivre un jour. L'Inconnu, c'est ce qu'on ne peut nommer mais qui est là dans le silence. Tout ce dont on pourrait en dire ne serait pas vraiment vrai sans pour autant être un mensonge. L'inconnu est comme une mer qu'on entend mais qu'on ne peut voir à cause de la noirceur de la nuit. Ce soir, il y avait un feu de plage sur la côte, avec ce père qui a enterré son fils. Ce n'était ni la lune ni le soleil mais on réussissait quand même à s'y retrouver parce qu'il y avait un reflex de lumière tel un tison du cœur qui ne peut s’éteindre. Il éclairait sans se prendre pour la lune, il réchauffait sans se prendre pour le soleil. Ce tison dépendait de nous pour faire comme s'il était à la fois lune et soleil, alors qu'on sait que la lune ne peut faire fondre les nuages alors que le soleil est à éclairer une autre partie du monde qui est à se vivre en plein jour. L'inconnu est là, en cette soirée sans lune, dans l'obscurité des nuages qui isolent, dans l'abîme du rêve alors qu'un père attise un braisier de plage en réanimant le souvenir du fils enterré. L'inconnu a un attrait, mais sans se dire attirant. C'est ce côté de moi que je ne peux nommer et encore moins renier. Comme le tison, si je le traite avec mégarde, je m'y brûlerai et je me souviendrai de lui pour la douleur qu’il m’a laissée. Il n'est ni beau comme la lune ni resplendissant comme le soleil. Pourtant, il peut brûler à en faire mal et se faire remarquer à cause de sa brûlure. Il y a un inconnu en moi et ce n'est pas un étranger. Je sais de quoi il se nourrit. Il se nourrit de mes rêves déchus, de mes ambitions cachées et aussi de mes souvenirs que je voudrais ne jamais oublier. Je ne peux pas le nommer car ce serait aussi le connaître. Et on ne connaît jamais un inconnu, autrement il ne le serait plus. Je ne peux pas haïr cet inconnu pour son rejet car je ne sais pas ce qui est rejeté en moi. Je ne peux pas avoir peur de cet inconnu car je ne sais pas ce qu'il est venu hanter en moi. Quelque chose m'appelle comme une aventure qui attire, mais je ne sais pas où elle va me mener. Je ne sais pas quel chemin elle m'obligerait à faire pour que je revienne sur mes pas. Mais me faudra-t-il en revenir? Je ne le sais pas. C'est de l'inconnu pour moi. Peut-on reprendre ce qui a déjà été pris sans être appris et que peut-être ne sera jamais compris? Est-ce que cet inconnu me fait avancer? Il me faudrait savoir dans quel sens va ma route pour saisir si je suis à avancer ou à reculer. C'est quand je ne sais pas dans quel sens je vais qu'il me faut peut-être regarder dans quel sens me viennent les choses. Les choses me viennent d'en avant? Alors j'avance. Mais si les choses m'arrivaient par en arrière, est-ce que je recule? Non, j'avance à reculons pour protéger mon visage contre un froid que je ne connais pas, mais dont les morsures affectent mes joues. Quand j'ai l'impression qu'il me faut regarder dans tous les sens pour tout voir, c'est que je cherche dans quel miroir de ma voiture je puis mieux orienter l'illusion d'avancer. Ce serait si facile de changer sa voiture de sens. Mais cela fait aussi partie de l'inconnu qui nous habite. L'inconnu, on ne sait où il se tient. Mais on sait ce qu'il nous fait faire. Daniel LeClair |