Une lectrice me demande comment on fait pour se réconcilier avec son histoire et vivre le moment présent avec tout ce qu’il comprend comme projets d’avenir. Comment apprivoiser la bête noire de son passé, celle qui hante notre histoire?
La foi est un don et une décision. L’exemple de foi qu’il m’a été donné d’être témoin est la naissance d’un enfant. Quel acte de foi de la part des parents! Nul ne sait ce qu’il adviendra de cet enfant, mais on l’aime déjà. Et cet amour est sans condition et ne peut s’assujettir à aucune règle d’honneur. L’enfant fait honneur aux parents dans ses choix de vie mais les parents ne peuvent le contraindre à un principe de base ancestral ou culturel. Les parents aimants n’ont qu’un désir pour leurs enfants, qu’ils soient heureux dans leur choix d’avenir.
Qu’advient-il quand le choix initial est contraint par des conjonctures incontournables à ce point qu’on dirait que les règles du jeu changent sans préavis. J’ai été heureux dans les premières années de mon sacerdoce. Mais quand on est obligé de faire des réaménagements pastoraux où le territoire du prêtre regroupe plusieurs communautés chrétiennes et représente des longs trajets en voiture, on n’est plus responsable du sens de la vocation qui nous habite. Dans mon cas, la santé s’en est mêlée et cela m’a forcé à prendre une décision fondamentale pour réorienter ma manière de vivre mon sacerdoce. C’est ainsi que je me suis retrouvé dans un autre diocèse, dans un contexte pastoral fort différent qui a donné un certain répit. Par contre, quand on m’a avisé à 24 heures d’avis que mon mandat n’est plus renouvelé et qu’il me fallait resituer mon lien avec mon diocèse d’origine, les émotions se sont vécues à différents niveaux.
Il y a d’abord le choc de la nouvelle. Une amie en a perdu la voix pour une semaine. Sans préavis, il m’a fallu terminer ce qui était commencé. On me dit aussi que comme prêtre, je n’ai pas droit à l’assurance-emploi car le travail dans mon domaine existe. J’ai bien eu le consentement requis pour ouvrir un bureau d’éveil à la foi mais des obstacles se dressent comme une muraille de Chine à un point tel que des gestes qui portent au scandale sont commis sur la place publique.
C’est en toute liberté que j’ai choisi de me joindre à un autre diocèse dans l’espoir d’un ministère ajusté à mes charismes. Mais elle est terminée l’époque où un prêtre se faisait aumônier d’une communauté de religieuses et que celles-ci assuraient le gîte à leur prêtre. Du moins, dans le diocèse où je suis actuellement. Pour être un véritable témoin crédible, il faut aller à l’essentiel et s’ouvrir les yeux sur les réalités intérieures. La source de cet essentiel est dans la photo que j’ai choisie pour le présent article.
La prière authentique est une source d’amour inépuisable. Certes, il y a des gens dévots qui le font par obligation. Mais quand on a la chance de le faire par amour, c’est un don gratuit au-delà de toute espérance. Depuis le temps que j’enseigne l’espérance, je suis maintenant témoin que cela peut se vivre. C’est vrai que je suis réduit à la mendicité réelle. Sans la générosité de bienfaiteurs inconditionnels, je n’ose même pas penser où j’en serais. Mais un fond de vérité m’habite et me rassure que de meilleurs jours sont à venir.
Il plus difficile est d’apprendre qu’on a été injustement traité avec méchanceté. J’apprends ici que j’ai été traité comme un prêtre religieux et non comme un prêtre séculier. La différence est frappante mais non évidente pour les non-initiés. Un prêtre religieux est d’abord lié par le vœu d’obéissance à un supérieur immédiat dans le respect de la règle et les constitutions de sa communauté. À cause de son vœu de pauvreté, on ne lui déduit pas d’assurance-emploi à la source de son salaire. Quand il n’a plus d’emploi, la communauté le prend en charge. Dans mon cas où je suis prêtre séculier, je n’ai pas fait le vœu de pauvreté. Je n’ai pas fait non plus le vœu d’obéissance à un supérieur immédiat selon une règle et les constitutions d’une communauté. Je me suis engagé envers mon évêque à me garder en communion avec lui et ses successeurs dans le respect et l’obéissance.
On fait rarement cette distinction entre ces différents types de sacerdoce. Pour articuler autrement mon engagement sacerdotal, je me dois d’être en communion avec mon évêque, dans le respect des rôles où c’est lui le principal décideur, dans l’obéissance à la Mission qui nous est confiée, à lui comme évêque et à moi comme son prêtre. C’est dans ce contexte que j’apprends que j’avais droit à l’assurance-emploi. En respectant ce fait, on aurait évité le geste qui a porté au scandale d’une part et je n’aurais pas été réduit à la mendicité. D’autre autorité toute aussi compétente me suggère de consulter un Centre Emploi du gouvernement pour m’informer de mes droits. Ma crainte est qu’il y ait des poursuites, ce qui ferait qui porterait atteinte à la communion au quelle je me suis engagé.
C’est dans de tels contextes que la prière prend son sens fondamental. J’aime cet adage qui dit : «L’Amour m’a aimé pour que je devienne Amour!» Une telle affirmation est plus qu’une poésie amoureuse aux fleurs printanières des sentiments bienheureux. Dieu parle au cœur et Sa Parole est Amour. C’est ce dont le monde a le plus besoin et c’est aussi ce dont je suis témoin. La vengeance de Dieu ne se compare pas au feu de l’enfer. Sa vengeance a été de ressusciter Son Fils que son peuple avait tué sur le bois de la croix. C’est de changer en Salut ce que le monde a cru comme scandale. C’est de faire réussir son bien-aimé alors que d’autres souhaitent sa déchéance. C’est de faire parler celui qu’on voudrait faire taire.
Mes moments d’adoration sont des rencontres privilégiés. Expliquer ce qui s’y passe est comme expliquer l’orgasme à quelqu’un qui n’a jamais fait l’amour. Contrairement à ce que l’opinion populaire peut en croire, je ne suis pas victime de ce qui m’est arrivé. Je suis témoin de ce qui se prépare et je le serai plus encore quand ça arrivera. Le monde cherche ce que j’ai trouvé et je suis incapable de leur donner une parcelle de ce bonheur intarissable. Car ce bonheur ne s’achète pas, il s’acquiert. C’est un don gratuit qui s’ajuste à la disposition que je me donne pour l’accueillir. On n’a pas accès à un tel bonheur quand on est dans le ministère actif comme je l’étais, trop affairé à des obligations externes qui éloignent de plus en plus de ce lieu de rencontre que l’on porte en soi de par notre baptême.
La violence dans le monde prend différentes formes et chacune d’elles porte son lot de souffrance. Que ce soit par une bombe qui éclate sur la place publique, une parole mal placée intentionnellement, un silence punitif, rupture des vivres essentiels à la subsistance, seul l’Amour issu de la prière peut apporter un baume à un tel mal de vivre. L’Orgueil reste toujours le cœur de telles souffrances. J’aurais probablement été le premier prêtre séculier au chômage si on ne m’avait pas traité comme un prêtre de communauté. L’Église sait qu’Elle doit devenir pauvre pour suivre son Christ. Mais entre le savoir et le vivre, c’est la différence entre ce que je suis à vivre et ce que j’aurais pu vivre. Le Dieu de ma foi n’est pas une idéologie religieuse, mais une réalité dont je me rends témoin par un «oui» inconditionnel.