J’ai entendu ce terme pour la première en 2006 lors des funérailles d’une dame âgée atteinte d’Alzheimer. Un an plus tôt, sa fille a du la placer dans une résidence adaptée. Dans ce corps âgé hanté d’une santé à toute épreuve avait aussi disparu la mère aimante, dévouée et soucieuse pour ses enfants. Or, elle ne reconnaissait plus ceux-ci. Dans la préparation des funérailles, on parlait maintenant d’un deuil en noir.
Après réflexion, il y a beaucoup de deuils en blanc dans une vie. Des souvenirs nostalgiques qui ne veulent pas disparaître. Des regards lumineux mais qu’on ne sait plus ce qu’ils voient. Des sourires radieux dont on ne reconnait plus les origines. Sourit-elle à ma présence ou à ce qu’elle représente? Je célèbre régulièrement dans des centres d’hébergement pour personnes âgées dont la plupart sont atteintes de démences ou de cette maladie mystérieuse aux origines obscures. Il y a toujours une musique d’ambiance pour inciter à la prière. De ma chaise, je contemple ses visages recueillis aux yeux fermés, fredonnant les mots oubliés d’un air de musique reconnu.
Je suis aussi habité par différents deuils en blanc. Je me souviens d’un prêtre que je rêvais imiter. Curé d’une paroisse aux dimensions humaines, appuyé d’un conseil de pastoral enjoué et d’un conseil de gestion de de Fabrique dévoués, je me voyais en pasteur attention, près des gens et accessible à tous. Maintenant, combien de bâtiments vides aux souvenirs lourds! Qu’ils sont doux ces souvenirs d’une messe de jeunes, pour les jeunes et avec les jeunes les samedis soir au rythme endiablé à en faire danser les statues et les anges! Puis, il y avait la messe «réveille-matin» du dimanche à 9h00 où un chantre se désenrhumait accompagné d’un organiste aux doigts engourdis et les yeux mi-clos. Ils se préparaient pour la messe solennelle de 11h00 où l’organiste était à son meilleur avec le chantre qui s’était joint à la chorale paroissiale pour une célébration haute en couleur liturgique. Finalement, il avait bien la messe de la dernière chance du dimanche soir. Toutes ces activités étaient meublées de bénévoles engagés aux sourires radieux et aux pas alertes et agiles.
Aujourd’hui, il ne reste que quelques bénévoles essoufflés, propriétaires de leurs services enracinés dans le temps avec l’usure du Temple. Il y a encore des bénévoles engagés mais souvent dans un temps donné dans un contexte précis. Je pense à un tournoi de hockey mineur où 200 bénévoles peuvent se dépenser des 16 heures par jour pour la période du tournoi. On ne les revoit plus jusqu’au prochain tournoi. Il en est ainsi pour des spectacles d’été où il est impossible de payer tout le personnel pour une activité. Il en est ainsi aussi pour les parents de jeunes en catéchèse où ils s’offrent comme animateurs ou animatrices pour le temps de catéchèse de leurs enfants. Rarissime sont les parents qui offrent encore leur service quand les enfants ont complété leur formation catéchétique.
Je perçois un deuil en blanc dans la perception que nous gardons de l’Église. De par la scolarité des baptisés d’aujourd’hui, il y aurait moyen de faire Église d’une manière constructive et édifiante. Mais est-ce parce que les personnes responsables des dossiers de pastorale restent trop attachées à la théologie de leur programme? On dirait que les bénévoles se sentent tasser par les personnes instruites de leur diplôme. Dans cette frénésie des rôles à sauvegarder, le mystère de l’Église s’embourbe de plus en plus dans l’incompréhension par rapport à l’urgence de transmettre la foi, l’importance d’une saine liturgie et l’importance de la mission qui en découle.
Au-delà de toute espérance, j’ai confiance que l’Église a les outils nécessaires pour assurer son avenir en autant qu’Elle accepte les nouveaux sentiers qu’il lui faut prendre. Nous n’avons plus le choix. Il y a 10 ans, ceux qui avaient l’âge que j’ai maintenant pouvaient bénéficier d’un fond de pension convenable pour trouver leur bonheur et leur sécurité financière avec les services à rendre qui me sont disponibles. Je fais partie de cette nouvelle catégorie qui n’a pas de fond de pension accessible et qui doit néanmoins composer avec la rationalisation que les communautés de religieuses doivent s’imposer devant la décroissance de leurs effectifs. Il nous mettre en œuvre un mécanisme de survie obligatoire. C’est une question de vie ou de mort pour aujourd’hui, mais aussi un signe d’espérance pour l’avenir. Je vous reviendrai sur le sujet au prochain article.