| Le cœur lourd de la souffrance d'un ami, presque un frère, je marchais dans un sentier entre deux champs à perte de vue. L'un chargé de blé alors que son vis-à-vis étendait son avoine. La vie semblait se perdre dans un infini de découvertes, de possibilités, de rêves à réaliser. Pouvait-on espérer autant de la vie que les pieds d'épis en quête de pain? Un étranger s'est fait ami à cause de ses confidences. J'en ai fait un frère à cause des ressemblances. Au-delà de ces champs passait un ruisseau, cela je le savais. Coulait-il encore en ces journées de soleil de plomb qui font tout sécher? Les épis de blé tenaient fièrement leur tête vers ce ciel sans nuage en s'appuyant sur un sol qui se faisait de plus en plus aride. Alors que l'avoine baissait la tête comme pour rappeler que son grain aurait aimé quelques gouttes de pluie pour rafraîchir ses racines. Ce vent chaud des profondeurs des champs imposait des vêtements plus légers, presque transparents. Je regardai là, sous un pont improvisé, un cours d'eau qui ruisselait gaiement vers un étang. Tout paraissait stagnant, comme au ralenti. J'approchai de l'étang comme par délicatesse, pour ne rien froisser de cette verdure qui dure encore à cause du sol encore humide. Je m'assis dans l'herbe un peu menaçante. Les grandes lanières aux abords coupants exigeaient de la prudence, comme une situation économique où guette le trou noir entre deux sources de revenu qui ne se rejoignent pas. Le ruissellement de l'eau semblait perdre sa vigueur dans un étang aux allures stagnantes. Puis, à mes pieds, est venue une grenouille. Elle me regardait, moi qui la contemplais. Elle me contemplait, moi qui la regardais. Mon regard se faisait aussi stagnant que l'étang. Là où s'étend un projet en attente d'une rosée de vie. La grenouille se gonfla la gorge, prête à chanter. Puis elle retient son souffle pour que son cri ocré ne perturbe en aucun point mon silence. -- Pourquoi ne chantes-tu pas? demandai-je à la grenouille. -- Comment chanter quand l'auditoire est ailleurs? -- Attire mon cœur par ton chant, lui dis-je. Qui sait si ce n'est pas un cri familier qui se ferait communauté, pour que d'autres voix éteintes trouvent le souffle comme un soupir récupéré? -- Plutôt que de te chanter un air que tu ne connais pas, j'aimerais partager avec toi un poème pour tous ceux que tu aimes et pour qui tu ne peux rien changer à leur destin. Et là s'étendirent dans le temps des mots qu'on ne saurait dire parce qu'on cherche encore ce temple où vénérer les sous-entendus. Et la grenouille reprit l'harmonie des mots comme pour faire chanter la vie alors que tout est en dormition. " Un enfant naît dans un déluge ou dans un ruisseau. Il aura besoin d'une luge ou d'un radeau. Un ruisseau chatouille la vie et stimule à vivre Alors que le déluge y impose un mécanisme de survie. Là où le pain manque à ne savoir comment vivre En silence se crée un repos, souffle caché de la vie. A mesure que certains projets s'étendent Et où les rêves vers l'infini se tendent. Ne doute jamais de cette eau que tu crois nuire à la santé Elle n'est jamais aussi morte que tu puisses le penser. Là où tout semble se figer Comme si l'eau ne valait plus rien Pourtant, sans être effrénée Elle marche quand même vers son bien. Dans la vie d'un homme qui te paraît estropiée, écrasée Se cache un mouvement de fond qui tranquillement laisse passer. Si un soleil de plomb brûle souvent la surface de la peau Une merveille de fond embellit toujours le moins beau. Va voir où mon étang semble finir Tu y trouveras autre chose à définir. Mais pour voir cette chose, il te faudra une espérance Cachée là où tout semble désespérance. Tout homme porte en lui son étang Où il lui est difficile de s'étendre. Mais, si tu peux faire confiance au temps Vers d'autres horizons tu sauras te tendre." Tracassé par ses rimes en quête d'arrimage, je me rendis aux limites secrètes de cette marre d'eau. Oui, là discrètement, à son point diamétralement opposé à son arrivée, une petite chute d'eau découlait de cet étang. Le ruisseau reprenait vie, en dépit de l'étang aux allures stagnantes. Et au loin, j'entendis la grenouille qui, comme la vie, reprenait son chant à gorge déployée. C'est alors que j'ai compris un versant de l'incompréhensible. Une foi authentique doit s'appuyer sur un doute véritable comme l'espérance qui cherche à déjouer le désespoir afin que l'amour se déploie là où la haine invite au repli sur soi. Daniel LeClair |